Germaine RICHIER


Germaine RICHIER (1904-1959)
« Le Christ d'Assis II, petit », 1950
Bronze à patine foncé
Signé et numéroté HC3 sur la terrasse à droite, Susse fondeur, Paris au dos
H. 45 cm

Provenance : Acquis auprès de Colette Creuzevault par le grand père de l'actuel propriétaire


Le christ interdit, chronologie d'un scandale Comme le rappelle la petite nièce de l’artiste, Laurence Durieu dans son ouvrage « Le Christ interdit, chronologie d’un scandale », Face Éditions, 2025 

Hiver 1950, Germaine Richier reçoit dans son atelier deux visiteurs en soutane et robe de bure. Jean Devémy, prêtre diocésain et Marie-Alain Couturier, père Dominicain, sont en quête de l'artiste qui réalisera le Christ du maître-autel d'une nouvelle église de montagne, en Haute-Savoie. Ce 14 janvier, personne ne se doute que cette rencontre allait provoquer «la querelle de l'art sacré». 
C'est en 1935 que Devémy décide de faire construire une église, pour les curistes et leurs familles, inspirée des robustes chalets en bois. La construction s'étale de 1938 à 1946. Devémy veut confier le décor de son église à des artistes. Un choix audacieux pour l'époque, que vont rallier Pie Raymond Régamey et Marie-Alain Couturier qui déclare : «Mieux vaut des génies sans la foi que des croyants sans talent». 
À Assy, l'installation des oeuvres sera progressive. Après avoir reçu les vitraux de Rouault, l'abbé Devémy obtient de Pierre Bonnard un saint François de Sales (1943). Il pense à Jean Lurçat, pour la tapisserie du choeur dédiée à la Vierge Marie ; à Fernand Léger pour la mosaïque de la façade (1945) ; puis à Chagall pour les céramiques du baptistère. C'est bien Henri Matisse qui réalisera un saint Dominique sur une céramique jaune (1948) et Georges Braque un poisson doré (1948). Plus qu'une aventure collective, Assy est une juxtaposition d'oeuvres. 
Lors de leur visite à l'atelier de Richier, Couturier et Devémy passent immédiatement la commande du Christ. Un acte qui place Richier en pionnière dans l'histoire de l'art, la sculpture du Christ, étant jusqu'alors confiée à des hommes. «Je n'ai pas toujours été une croyante disciplinée. Cette croyance n'a jamais faibli. Jamais je n'aurais accepté l'oeuvre que vous m'aviez confiée si dans mon coeur il y avait eu un doute» écrit Germaine Richier à l'abbé Devémy. 
Le sujet la ravissait autant qu'il l'épouvantait. 
Pour la première fois, son assistante voit démarrer Germaine Richier par une étude qu'elle retravaillera pour son agrandissement. Elle ne se lance pas directement dans l'oeuvre après un rapide croquis mais réalise un Christ de petite taille, une version avec les jambes près de la croix, une autre avec les jambes écartées de la croix. Elle trouva immédiatement le parti de sorte que la première petite sculpture partit chez le mouleur. Elle ne faisait pas le Christ, elle faisait une sculpture. Richier se détache du sujet, le dépasse «Je n'avais aucune intention que de faire un signe. Ce signe, c'était une sorte de croix, l'homme incorporé avec la croix, un point c'est tout». 
Richier va plus loin que son étude : la croix transperce les bras, qui fusionnent avec elle, les mains achèvent les extrémités de la croix. Le corps tendu, concave, est penché vers les fidèles dans un geste d'invite et de compassion. Son torse est éventré. Une figure à la fois sacrée et intime. Puissante et fragile. Sans clou ni couronne d'épines. Sans visage apparent non plus, il est tous les visages de l'humanité. 
Le Christ est mis en place derrière le maître-autel en juillet, à temps pour le 4 août 1950, avec la bénédiction de l'évêque d'Annecy. 
La veille de l'inauguration, le 3 août, un article du Monde titre : «Notre-Dame-de-Toute-Grâce d'Assy va être consacrée» et relate : «Depuis des mois, les journaux parlent de l'église d'Assy, “l'église qui fait concurrence au Louvre”, “l'église bâtie par des païens”. [..] Le Christ est traité comme s'il se confondait avec le bois de la croix ; il est lui-même comme un arbre qui se dresse au milieu de l'autel» 
Dès janvier 1951, une cabale montée par des catholiques intégristes dénonce une «infâme profanation». 
L'offensive contre Assy est lancée avec en ligne de mire l'oeuvre de Germaine Richier, appuyée par le Vatican ; ainsi Mgr Cesbron écrit aux pères Couturier et Devémy : «L'oeuvre de Germaine Richier, le crucifié, qui avec ses bras sans croix, n'est pas liturgique doit disparaître sous peine de mesures plus graves». 
Remplacé par un petit crucifix en métal argenté sur une croix en bois, l'oeuvre de Richier entame une errance de dix-huit ans. 
Il va passer par le presbytère, la sacristie, puis par la crypte, pour finir dans la chapelle des Morts.... « La plus sublime des oeuvres bafouées » selon le père Régamey. 
L’objet du scandale devient un objet de curiosité pour les touristes qui demandent à le voir, et au café tabac du coin, la carte postale qui se vend le mieux est celle représentant le Christ.
L’œuvre devient alors objet de polémique et reçoit le soutien de Malraux, « il est le seul Christ moderne devant lequel quiconque peut prier ».
Plus d’un demi-siècle plus tard, les trous de fixation n’ont jamais été rebouchés et la sculpture a laissé les traces de son exclusion, telles des stigmates.
« Au fond, cette bataille d’Assy va assez bien avec mon œuvre. Ces gens qui ont pris parti avec violence, ça va bien avec ma sculpture. Rien ne vient du hasard ? » avait confié Richier à Paul Guth.
Jusqu’au bout, Richier a défendu sa sculpture, en demandant son retour à l’atelier, en se mariant dans la chapelle des Morts, en faisant fondre en bronze la petite maquette de son Christ pour l’offrir à ses amis, à ses défenseurs. Janvier 1959, malade, invitée par Marcel Degeorges, elle fait un dernier voyage vers Assy. Une ultime conversation avec son Christ, au soir de sa vie. Source « Le christ interdit » par Laurence Durieu, Éditions Fage 2025.

Le Christ a inspiré plusieurs artistes majeurs du XXème siècle, dont Germaine Richier avec le « Christ d’Assy », elle l’a représenté comme un corps défiguré, absorbé par la croix : souffrance existentielle de l’humanité blessée par la guerre. Georges Rouault pour la série « Miserere » (1917-1927) qui était un christ compatissant, miséricordieux avec une dimension mystique et intérieure. Alberto Giacometti avec ses corps filiformes et silhouettes gravées, une figure humaine réduite à l’essentiel, l’homme souffrance ; le christ devient l’homme universel.
Francis Bacon avec « Three studies for a crucifixion » 1962 représenté par un corps torturé, déformé, carnation violente ; comme dissection, souffrance sans salut ni transcendance.
Le XXème siècle ne s’accorde plus sur comment représenter Dieu. Dès lors, la figure du Christ devient pour Richier : un Dieu dans la blessure humaine. Chez Rouault : un Dieu pour les blessés de la vie. Chez Giacometti : une interrogation, qu’est-ce qu’un homme ?.
Et en fin chez Bacon : le constat brutal d’un monde sans Dieu. Il ne s’agit plus seulement d’un dogme, mais d’une question brûlante : qu’est-ce que souffrir ? et comment représenter la dignité de l’homme quand l’histoire broie le corps ?