Le Manifeste du surréalisme déjà centenaire


Publié par la Gazette Drouot

La révolution surréaliste, dont l’objectif était de remonter aux sources de l’imagination poétique, a marqué les esprits et les bibliophiles.

Sans le mouvement dada, il n’y aurait pas eu de surréalisme. André Breton aura un jour la place qu’il mérite ; la première... », disait dans Le Figaro du 18 avril 1956, René Gaffé (1887-1968). Ce dernier, un industriel belge, collectionneur et critique d’art, fut aussi le premier parmi les bibliophiles à réunir l’une des plus importantes collections d’œuvres cubistes, dadaïstes et surréalistes. Le catalogue de la vente de sa bibliothèque, les 26 et 27 avril 1956, à Drouot, par Me Laurin, est devenu lui-même un objet de documentation bibliophile. Il convenait de saluer sa mémoire au moment où l’on commémore le centième anniversaire de la publication du Manifeste du surréalisme - Poisson soluble (Paris, éditions du Sagittaire, Simon Kra, 1924, in-12) dont les derniers exemplaires brochés passés en vente publique ont été successivement adjugés 442 €, à Paris, le 21 février 2024 par la maison Ader, et 500 € à Bruxelles, le 21 septembre 2024 par Damien Voglaire SRl. Un des dix-neuf sur papier pur fil Lafuma, seul grand papier, exemplaire C, un des neuf hors commerce, broché, la couverture rempliée, sous chemise à dos de chagrin noir et étui signés Montecot, a, en revanche, été vendu 9 478 €, à Drouot, le 6 juillet 2022. Quant à l’un des dix-neuf premiers exemplaires sur vélin pur fil de l’édition originale, il s’est envolé à 12 539 € le 10 novembre 2022.
À l’origine, cet ouvrage devait servir de préface à la publication des textes automatiques d’André Breton sous le titre Poisson soluble. Mais l’écrivain réorientera, au fil de la rédaction, son propos vers un exposé de plus vaste ambition : « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité », écrit-il.
Les trente-deux textes qui composent Poisson soluble sont, en fait, la véritable mise en pratique des idées du Manifeste. Ils furent salués comme une œuvre clé du surréalisme, notamment par Julien Gracq, fasciné, par ces pages « d’une légèreté contagieuse... ». Dans une lettre à Jean Gaulmier du 21 janvier 1958, Breton reviendra sur la genèse de Poisson soluble en décrivant les cahiers d’écolier à couverture en couleurs, remplis au cours de séances à plusieurs ou à deux, généralement avec Robert Desnos. Ces cahiers, au nombre de sept, furent offerts par l’écrivain à sa première femme Simone Collinet. Quant à ce que l’on devait surnommer plus tard le « bréviaire du surréalisme », il fut écrit en 1924. Il devait définir « une fois pour toutes » l’inspiration et la philosophie du groupe surréaliste. L’intention de celui qui sera surnommé « le pape » était en effet de fixer sur le papier ce qui pourrait servir de référence. Dans ce bref essai figurent une théorie de l’écriture automatique et un salut nuancé aux révélations du freudisme. Ce propos illustre les trente-deux textes automatiques de Poisson soluble, joints à l’édition originale. Son exemplaire personnel a été adjugé 18 000 €, en avril 2003, lors de la dispersion de sa bibliothèque par Calmels-Cohen.


Multiples manifestes
Breton n’en resta pas là puisqu’il composa successivement deux autres « manifestes ». Un exemplaire du Second Manifeste du surréalisme, orné d’un frontispice de Salvador Dalí (Paris, éditions Kra, 1930, in-4°), broché sous chemise et étui, un des soixante Annam de Rives enrichi d’un envoi autographe signé à Benjamin Péret, a été vendu 6 319 €, à Neuilly-sur-Seine, le 19 avril 2018 par la maison Aguttes. Et un des cinquante exemplaires sur Montgolfier réservés à la librairie José Corti et numérotés en chiffres romains (no XXVII), relié par J.P. Miguet en 1971, est monté jusqu’à 3 791 €, à Drouot, le 18 juin 2021, lors de la dispersion de la bibliothèque Geneviève et Jean-Paul Kahn III.
Plus récemment, pour l’anecdote, un exemplaire – dans l’état – du même Second Manifeste du surréalisme, a trouvé preneur à 486 €, à Drouot chez Tessier & Sarrou et Associés, le 15 décembre 2023. Celui-là, un S.P. (service de presse), possédait un envoi : « À Pierre Drieu la Rochelle, souvenir d’André Breton ». Au catalogue figurait aussi une édition originale du premier Manifeste, avec un envoi au même Drieu la Rochelle, qui a été vendu 1 024 €. Les « manifestes » se succédèrent jusqu’en 1955. Les manuscrits complets du Manifeste et du Poisson, qui ont servi à l’impression du texte fondateur du surréalisme, ont été dispersés avec sept autres manuscrits d’André Breton, le 21 mai 2008 à la galerie Charpentier par Sotheby’s, et acquis 3,6 M€ par le musée des Lettres et des Manuscrits, créé par Gérard Lhéritier, également fondateur de la société Aristophil. Lors de la liquidation judiciaire de cette dernière, ces manuscrits ont été retirés de la vente et sont finalement entrés à la Bibliothèque nationale de France.


Collages et truffages
La bibliographie surréaliste est abondante, faite de collages et de truffages, et surtout composée de petits ouvrages et de revues éphémères. À l’occasion de ce centenaire, on ne saurait oublier celui que Breton qualifia de « premier ouvrage surréaliste » : Les Champs magnétiques, le recueil commun d’André
Breton et Philippe Soupault (Paris, Au Sans Pareil, 1920, in-12 carré) dont un des 150 sur vergé d’Arches, orné d’un envoi à Frédéric Lefèvre signé par les deux auteurs, a été vendu 1 000 € à Drouot, le 6 décembre 2022.
L’un des deux manuscrits incomplets de cette œuvre fondatrice conçue durant le printemps 1919, comportant 49 corrections manuscrites, avec un envoi à Jean Vaché, conservé dans un portefeuille à rabats de chagrin aubergine, dans une boîte recouverte à l’intérieur de chagrin, le couvercle surmonté d’une sculpture par Jean Benoît figurant une tête humaine que dépècent des monstres grimaçants, a été adjugé 117 000 €, à Drouot le 6 décembre 2022, assistée par Benoît Forgeot.