Husson ou le langage de la nature
Publié par la Gazette Drouot
Étonnant objet que cette coupe en argent figurant un poisson, dont le corps disparaît sous des feuilles de nénuphar, et deux coléoptères.
Son auteur ? Henri Husson, un artiste dont les œuvres sont rares sur le marché.
Àl’Exposition universelle de Vienne en 1873, les orfèvres français découvrent l’argenterie japonaise et ses décors marqués par un profond sentiment de la nature.
En cette fin de XIXe siècle, le besoin de créer et d’innover se fait sentir. L’Union centrale des Arts décoratifs favorise ce mouvement. Flore et faune constituent la nouvelle source d’inspiration. Henri Husson est alors comme un poisson dans l’eau... Il n’est qu’à voir cette coupe réalisée vers 1906. Notre grondin va-t-il réussir à attraper le coléoptère qui a l’imprudence de s’aventurer devant lui ? Yeux fixes, gueule entrouverte, corps dissimulé sous des feuilles de nénuphar... la tactique pourrait s’avérer gagnante. Seuls émergent sa tête cuirassée, son museau et sa queue. Pas question d’émettre le grognement auquel les grondins doivent leur nom quand ils sont blessés ou quand on les sort de l’onde.
Notre coupe s’épanouit dans un vocabulaire naturaliste typique de Husson, mais la présence du rouget la rend unique. L’art du métal attire tout particulièrement l’artiste, qui aime forger, repousser, ciseler, graver. Il n’est qu’à voir les bulles à la surface, la finesse des écailles du poisson, de la carapace et des antennes des scarabées, des nervures des feuilles de nénuphar aplaties par le poids de l’eau, la vivacité de l’expression des animaux, Husson poussant même la subtilité jusqu’à l’anse de la coupe simulant un enroulement végétal. Si l’objet a vocation utilitaire, c’est la richesse de son vocabulaire décoratif qui est à retenir avant tout, comme la beauté de la patine du métal. À un plat conservé au musée d’Orsay, Husson donne la forme d’une coquille dont la prise est ciselée d’une tête de sirène, tandis que sa chevelure se répand parmi les algues. Sur les bijoux, il se plaît à représenter des insectes posés dans leur environnement familier, sur une feuille de trèfle ou sur un enroulement de lierre. Ce dernier symbolise l’attachement, l’insecte évoquant la brièveté et la fragilité de la vie. Établi à Vétheuil, près de Mantes, l’orfèvre-dinandier collectionne papillons et coléoptères et trouve dans la campagne qui l’entoure une matière à invention presque inépuisable. Créateur singulier, il a vécu à l’écart des modes et des courants. Né à Grand, dans les Vosges, ce fils de serrurier se forme auprès de son père, tout en suivant, le soir, des cours de dessin. Pendant plusieurs années, il travaille comme ferronnier d’art et comme restaurateur de meubles pour des antiquaires. Découvert par le fondeur Adrien-Aurélien Hébrard, Husson sort de l’anonymat vers 1900 et se lance dans l’orfèvrerie. En 1909, Hébrard lui consacre une exposition dans sa galerie, rue Royale. Les critiques sont élogieuses, tout comme celles qu’il reçoit au Salon des artistes français, de 1901 à 1911. Grand admirateur de ses œuvres, Jacques Zoubaloff (1876-1941) réunit une importante collection et en fait don au musée du Petit Palais, en 1916 puis en 1922. L’institution parisienne conserve aujourd’hui le plus grand nombre de pièces de notre homme. Au vu de la qualité de cette coupe et de la rareté de ses œuvres sur le marché, on ne peut qu’imaginer une bataille d’enchères qui ne finira pas en queue de poisson !