Korovine sur la terrasse d’Okhotino
Publié par la Gazette Drouot
La redécouverte de cette toile de la période la plus prisée de l’impressionniste russe sonne comme un événement majeur pour la connaissance de son œuvre.
Au sommet de son art, Constantin Korovine nous offre avec le Portrait de Piotr Ivanovitch Suvorov, brossé en 1918, l’une de ses plus belles scènes intimistes. L’heure est au farniente : le modèle, nonchalamment appuyé à la balustrade d’une véranda ouverte sur un jardin ensoleillé, va bientôt porter à ses lèvres un verre de thé, et peut-être l’un des fruits disposés devant lui. Cette composition virtuose, dont on n’avait connaissance que par une photographie de l’époque où l’on voit l’artiste en train de la peindre, était considérée comme perdue. Jusqu’à ce jour récent où l’un des descendants du modèle, vivant en France, l’a proposée à maître Lydie Brioult. Auparavant, l’œuvre avait passé de longues années en Russie, soigneusement roulée...
Au-delà de ses spectaculaires qualités esthétiques, l’œuvre redécouverte vaut aussi par le lieu de sa réalisation, la datcha d’Okhotino si chère à l’artiste et où il peignit les chefs-d’œuvre d’avant l’exil. Comme eux, notre portrait, qui ne pourrait être qu’une aimable scène de genre, devient un formidable exercice de style, où de larges touches de couleur pure reconstituent les effets de la forte lumière d’été. Ainsi, l’œuvre démontre avec éclat que le titre de chef de file de l’école impressionniste russe, attribué à Korovine par la plupart des critiques, n’est pas usurpé.
Le succès après l’incompréhension
Mais pour en arriver à cette expression de la joie de vivre, appréciée par son public, le parcours artistique de l’artiste aura été long et semé d’embûches. Né à Moscou en 1861, Constantin Korovine y suivra plus tard les cours de l’École de peinture, de sculpture et d’architecture ; très vite cependant, son travail diverge de l’enseignement officiel, le jeune étudiant préférant peindre d’après nature et en plein air. Il suscite alors l’incompréhension de ses maîtres, et le grand Ilya Répine découvrant sa toile La Choriste, de 1883 (aujourd’hui à la galerie Tretiakov), assène même : « De quoi s’agit-il ? Pour quoi faire ? » Korovine ne se décourage pas, et découvre lors de son voyage à Paris en 1887, sa vraie « famille » : « [...] les impressionnistes [...] – j’ai trouvé chez eux tout ce qu’ils me reprochaient chez moi, à Moscou. » Mais ce n’est qu’après avoir reçu la médaille d’or lors de l’Exposition universelle de 1900 pour ses panneaux réalisés pour le pavillon russe, et débuté une carrière d’enseignant à Moscou, qu’il commence à être reconnu pour sa peinture, si différente de ce que l’on fait alors.
C’est aussi le moment où l’artiste veut se tenir à l’écart du monde artistique officiel et de l’agitation de la ville, en se réfugiant à la campagne pour de longs séjours. En 1906, il acquiert un terrain dans le village d’Okhotino, au nord de Moscou, sur la Volga, et y fait édifier une villa.
Okhotino,
ou la datcha du bonheur
Pendant douze ans, la maison champêtre de Constantin Korovine lui sera source d’une formidable énergie, en lien direct avec la nature préservée où il aime se promener. L’éclat des journées ensoleillées de l’été, puis la splendeur des couleurs automnales observées là-bas l’ont profondément marqué, l’incitant à donner le meilleur de son art. Outre les paysages aux alentours, c’est la datcha elle-même qui revient très souvent sur les toiles de cette période féconde et heureuse. Les soirées s’y animaient de la présence d’autres artistes composant alors l’entourage proche de Korovine, tels l’illustre chanteur Fedor Chaliapine, propriétaire d’une maison voisine. La véranda de la maison, surtout, a inspiré de nombreuses peintures où sont représentés des membres et des amis de la famille, demeurés anonymes, comme ces Deux Dames sur la terrasse, un tableau peint en 1911 (et conservé au musée de l’Altaï, à Barnaoul).
Dans cette dernière œuvre, se remarque d’ailleurs le même mobilier vert de jardin que celui représenté sur notre toile.
La chère datcha est encore représentée dans la Ballerine au balcon d’Okhotino, une toile de 1923, vendue 250 000 € par Tessier & Sarrou & Associés OVV, le 3 avril 2019 à Drouot. Parmi les invités qui font le pèlerinage d’Okhotino, l’un des plus fidèles s’appelle Piotr Ivanovitch Suvorov (vers 1880-1937). Vivant grâce à la fortune familiale, ce Moscovite était aussi collectionneur et peintre, prenant des cours avec Korovine lui-même. Les deux hommes deviennent amis, et s’échangeront une abondante correspondance jusqu’en 1927.
Suvorov, l’ami, l’élève et le modèle
Plusieurs photographies attestent de ses fréquentes visites à l’artiste en sa thébaïde, la première étant ce fameux tirage où l’on voit Korovine réaliser notre toile. Le deuxième cliché, de groupe, montre l’artiste à gauche, puis l’épouse de Suvorov, Anna Nikolaevna Suvorova et Piotr Suvorov lui-même, assis sur la terrasse, autour du samovar apparaissant sur notre composition. Sur la dernière photographie, Suvorov contemple Constantin Korovine en train de peindre, vêtu des mêmes veste, chemise et lunettes rondes que dans le tableau... Après avoir rempli des fonctions officielles sous la première République soviétique, Constantin Korovine devra s’exiler à Paris, quittant définitivement la Russie en 1923. Dans la capitale française, il devient le brillant chroniqueur des paysages urbains et nocturnes que l’on sait. Mais sa blessure ne se referma jamais, toute résumée dans cette phrase : « Bien sûr, même si je peins aussi Paris [...] mon âme vit davantage à Okhotino. »