L'AMITIE AVEC LES SURREALISTES
Publié par Le Figaro
Aux bibliophiles, elle offrira l'occasion d'acquérir des éditions originales de Drieu sur grand papier, déjà difficiles à trouver, avec une provenance illustre, celle de sa propre bibliothèque : poèmes guerriers de Fond de cantine sur pur fil, dédicacés au crayon à sa femme Colette, ou autobiographie d'Etat civil réimposée. Le livre bénéficie quelquefois de notes de la main du romancier tel cet exemplaire du Jeune Européen, la longue nouvelle par quoi Drieu avait dit adieu en 1928 à son premier nationalisme pour se rallier à l'Union européenne sous la houlette de la
SDN, où figurent corrections, ajouts et retraits en vue d'une deuxième édition. Témoignage singulier de son amitié autant que de sa brouille avec les surréalistes, dont il avait accompagné les premiers pas, après-guerre, mais dont l'avait séparé en 1927 leur engagement au sein du Parti communiste, la dédicace à André Breton est rayée de sa main. Pris de remords, Drieu avait pourtant ultérieurement noté en marge : « Garder titre et dédicace ». Le texte de l'édition originale de Gilles, le grand roman générationnel que Drieu publia en 1939 (« C'est toute notre jeunesse », dira François Mauriac à Paul Morand), est haché quant à lui par les blancs qui correspondent aux passages supprimés par la censure. Drieu y avait lui-même collé des becquets sur lesquels il avait tapé à la machine les extraits censurés (ils ont été rétablis depuis dans l'édition de La Pléiade).
C'est cependant pour les collectionneurs d'autographes que la moisson sera la plus fastueuse. Car à l'exception de son Journal et de Réveuse
bourgeoisie, le roman que Drieu avait consacré en 1937 à la faillite de sa propre famille, ce sont les manuscrits de toutes ses œuvres qui sont ici, pour la dernière fois, rassemblés. On y trouve trois versions successives d'Une femme à sa fenêtre, dont celle qu'il avait commencée, en 1928, sur le paquebot du retour de son voyage en Grèce ; une première facture de Drôle de voyage (1933) qui clôt cette histoire douce-amère, dont Aragon s'est inspiré pour le génial incipit d'Aurélien, par un coup de revolver ; un premier jet de L'Homme à cheval (1943), récemment publié chez Gallimard par Julien Hervier, et comportant de longs épisodes que Drieu avait finalement retranchés.
On s'extasie parfois de la fluidité d'une écriture capable de composer un roman en quelques semaines, et comme d'un seul trait. Ailleurs, on est frappé, au contraire, par la méticulosité des corrections, le nombre des reprises, ajouts, soustractions, d'un texte dont le naturel, les effets de syncope laissent croire qu'il a été négligemment dicté, et qui a fait l'objet au contraire d'une composition minutieuse.
Un article de neuf pages (il ne fut publié qu'en 1964) avait été rédigé par Drieu, en novembre 1929, lendemain du suicide de son ami Jacques Rigaut, perdu par l'alcool et l'héroïne, et qui allait servir deux ans plus tard de modèle au héros du Feu follet. Au verso, Drieu avait ajouté à la main au crayon ce commentaire qui renvoie, étrangement, à celui que feront, au lendemain de sa propre mort, tant de ses proches : « Je l'ai tué, je le sais bien : nous mourrons de l'impuissance de nos amis. » Un dossier est consacré à Gille, une pièce que Drieu, peu doué pour le théâtre, avait proposé en vain en 1931 à Louis Jouvet. Sur son manuscrit, il avait lui-même noté : « montré à Jouvet qui poussa des hurlements ». Leur correspondance prouve que cela n'avait pas nui pour autant à leur amitié.
Jean Drieu La Rochelle, le frère de Pierre, et sa femme, Brigitte, s'étaient donné pour mission de veiller sur l'œuvre et la mémoire de Drieu
REFUSÉ PAR LA CENSURE ALLEMANDE
Peu d'inédits, tant la vigilance de Jean et Brigitte Drieu La Rochelle bien conseillés par André Malraux et la science parfaite de Julien Hervier
ont permis depuis soixante ans leur progressive exhumation. Tout de même quelques perles : cet Entre deux-guerres où, invoquant Stendhal
et Flaubert, Drieu explique la démarche égotiste qui avait présidé à la rédaction de Gilles, la répudiation de toute fausse objectivité qui l'avait conduit, dans son roman. à présente événements et personnages tels qu'ils avaient ete detormes par la subjectivité de son héros. Ou cet article refusé en octobre 1940 par la censur allemande, dans lequel il déplore l'Occupation en incriminant l'épuisement démographique de la France,
après la saignée de 1914-1918 : « Qu'est-ce que les Allemands dans Paris ? Ce n'est que nous-mêmes, notre crime, notre paresse, notre lâcheté. Les Allemands dans Paris, ce sont tous les enfants que nous n'avons pas faits. Et puis voila tout. Il n'y a pas à chercher plus loin. Si les Allemands sont là, c'est que nous n'y sommes pas. »
Ce sont les manuscrits de toutes les œuvres de l'écrivain maudit qui sont, pour la dernière fois, rassemblés.