DRIEU LA ROCHELLE, DERNIER INVENTAIRE
Publié par Le Figaro
LE TRESOR DES INEDITS
Au lendemain de son suicide, provoqué, le 15 mars I945, par l'annonce du mandat d'amener qui avait étè lancé contre lui pour son adhésion à
la politique de Collaboration, les archives de Drieu avaient été mises en lieu sur par sa première femme, Colette Jéramec (celle-là même qui
l'avait caché après sa première tentative de suicide, en aout 1944, comme il l'avait lui-même sauvée - elle était juive - en la faisant libérer en mai 1943 de Drancy à la veille de sa déportation à Auschwitz), avec l'aide de leur ami André Malraux. Ils craignaient l'un et l'autre que son appartement soit mis à sac par un commando de cette Résistance tardive qui fleurissait alors avec une energie renouvelée par le départ de l'occupant. Une grande partie des papiers de Drieu fut conservé par Jean, son jeune frère, qui était architecte et avait passé l'Occupation en Afrique du Nord. Une autre fut, faute de place, entreposée au garde-meubles avec son mobilier, ses objets familiers. Elle disparaitrait peu de temps après dans un incendie criminel. Resté toujours fidèle à la mémoire de son ainé, Jean Drieu La Rochelle supervisera, après-guerre, la parution de ses inédits (Récit secret, Fragments de mémoire. Les Chiens de paille - le roman avait été pilonné quelques semaines après sa parution au printemps 1944 -, Mémoires de Dirk Raspe) avec un grand discernement, une parfaite loyauté.
DANS UN VIEUX COFFRE EN BOIS
Après sa mort en 1986, ses archives étaient restées en possession de sa veuve, Brigitte, qui s'est éteinte à l'âge de 100 ans le 8 juin dernier.
J'avais eu la chance d'être reçu par cette vieille dame délicieuse, dans son appartement de la Villa Victor-Hugo à Paris. Championne de tennis, rencontrée par Jean Drieu La Rochelle après-guerre à Alger, elle n'avait pas connu personnellement son beau-frère, ne s'étant elle-même mariée que longtemps après sa mort, en 1958. Elle l'avait aimé par réfraction, à la mesure de la tendresse qu'elle avait sentie chez son mari pour ce frère que l'engagement politique avait broyé. Elle en entretenait le souvenir, comme celui de Colette Jéramec, avec laquelle elle s'était intimement liée, en parlait avce élégance, finesse, vivacité. Elle conservait les manuscrits de Drieu dans un vieux coffre en bois posé dans un coin de son salon, tandis qu'une pièce entière était consacrée à sa bibliothèque : ses éditions originales, les ouvrages que les principales personnalites du milieu littéraire de l'entre-deux-guerres lui avaient chaleureusement dédicacés. Elle les mettait généreusement à la disposition des universitaires, supervisait. après celle du terrible Journal de guerre, la publication des derniers inédits.
Ses héritiers auraient voulu trouver une fondation capable de recueillir ce trésor de l'histoire littéraire du XXe siècle. Ils y ont échoué : Drieu sent encore trop le soufre pour que des institutions françaises fassent à son égard l'effort que justifierait pourtant sa place éminente dans l'histoire de nos lettres. Il a pu recevoir. grace au soutien de Jean-Marie Rouart, au travail de Julien Hervier, son meilleur specialiste actuel, la consécration de l'édition d'un choix de ses romans dans la Bibliothèque de la Pléiade, avant la publication d'un fort et beau volume cette année dans la collection Bouquins : son œuvre reste entachée par sa propre adhesion au tascisme son antisemitisme intermittent, son implication dans la collaboration. Ces documents seront donc dispersés alors même qu'il y avait là de quoi occuper une équipe de chercheurs pendant de nombreuses annees. Organisée à l'Hôtel Drouot le 15 décembre par l'étude Tessier & Sarrou, marquée par la publication du passionnant catalogue qu'a réalisé pour elle le libraire Éric Fosse avec l'aide précieuse d'Alix de Heaulme, la vente sera a tous regards exceptionnelle.
Des éditions originales où figurent romans, nouvelles, poèmes guerriers...