Adam et Ève : l’estampe manifeste d’Albrecht Dürer
Publié par la Gazette Drouot
Véritable condensé de la révolution humaniste à l’œuvre en Europe, cette célébrissime gravure au burin est proposée dans un tirage d’époque du troisième état. Attention, rareté.
Adam et Ève est une œuvre magistrale du point de vue de la gravure sur cuivre au burin. Car l’expressivité du trait gravé de Dürer y est tout simplement exceptionnelle. Personne avant lui n’avait maîtrisé à ce point cette technique, et cela jusqu’aux moindres détails. L’estampe présentée aux enchères est une épreuve du troisième et dernier état. Des micronuances la différencient du deuxième état, celui de la feuille conservée par la Bibliothèque nationale de France. Elle partage avec cette dernière une caractéristique : la présence sur le papier du filigrane à la tête de bœuf avec triangle et fleur, gage qu’elle a été tirée du vivant de Dürer, avec un cuivre n’ayant donc encore subi aucune usure. D’autres tirages d’époque, ainsi que des épreuves d’essai sont conservés par quelques institutions en France et à l’étranger. Des différents épisodes de la Création, le moment précis où Ève se saisit du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal fut l’occasion, pour nombre d’artistes, de manifester leur perception du monde. Albrecht Dürer s’approprie cet épisode avec maestria en immortalisant l’instant le précédant, qui est encore celui de l’innocence et de la beauté dans le jardin d’Éden. Le péché est tout juste esquissé, et toute notion de sexualité, culpabilité ou rédemption est absente... Dürer réinterprète le mythe au regard des nouvelles connaissances, non pas religieuses, mais humaines et artistiques. Pétrie de culture classique antique et de philosophie platonicienne, la révolution culturelle en cours sort définitivement le nord de l’Europe du Moyen Âge. L’artiste aurait déjà effectué un premier voyage en Italie, à Venise, en 1494. Il y retournera en 1505 avec cette estampe. Si de prime abord, l’humanisme de Dürer illumine la feuille et se traduit par une évidence du sujet, son art se révèle à l’analyse bien plus complexe qu’il n’y paraît. À la date de 1504, Albrecht Dürer a déjà livré des grandes suites de bois gravés, dont celle de l'« Apocalypse », appartenant encore au gothique tardif. Ses thèmes profanes ou religieux sont autant d’occasions de se détacher de cette « linéarité contournée de l’art du Nord » (K.-A. Knappe, Dürer. Gravures : œuvre complet, 1964). De fait, les véritables sujets de ses estampes ne sont pas forcément les événements qu’elles représentent. Son Adam et Ève, qu’il a lui-même initié, est l’aboutissement d’années de recherches en vue de parvenir à la figuration idéale de l'anatomie humaine. « Avant toute chose, nous avons plaisir à voir l’image d’un beau corps », écrit-il tout simplement. Dans la récente exposition « Albrecht Dürer. Gravure et Renaissance » au château de Chantilly, en 2022, le tirage de la BnF a été montré dans le contexte de ses multiples échanges avec le peintre et graveur Jacopo de’ Barbari, un artiste lui aussi fasciné par le corps humain et qui fit le chemin de Venise vers l’Allemagne. Pour cette œuvre étalon, qu’il signa de son nom complet, Dürer a réalisé de nombreuses études et analyses, conservées dans différents musées. Certains historiens ont d’ailleurs principalement retenu de l’image cet exercice de géométrie de haute volée. S’inspirant du modèle de l’Apollon du Belvédère, qui venait d’être découvert, Dürer détache ses personnages dans un contrapposto. Autour d’eux, la nature et les animaux du jardin d’Éden leur étant entièrement subordonnés, ils sont au centre de l’univers...
Vendredi 23 juin, salle 4 - Hôtel Drouot.
Tessier & Sarrou et Associés OVV. Cabinet Audoin et Giros.