Un témoignage de la chasse à la baleine


Publié par la Gazette Drouot

Ce grand rouleau peint et manuscrit raconte une pratique traditionnelle du Japon du XIXe siècle, aujourd'hui controversée mais subsistant malgré les interdits.

Tout au long de ce rouleau, les différentes étapes d’une chasse à la baleine au Japon se déploient, en commençant avec la vie et le travail des villageois en train d’exploiter la viande, la graisse et l’huile d’une énorme baleine, et en se poursuivant dans la partie centrale avec l’illustration de la technique de chasse. Les pêcheurs ne tentaient pas de harponner leur proie en pleine mer, mais l’encerclaient afin de la pousser dans leurs filets. À l’heure où la pêche à la baleine est décriée, sujette à des moratoires ou des interdictions, et tandis que le Japon est souvent pointé du doigt, cette grande encre se déroulant comme une bande dessinée – comportant également des annotations sur le lieu, Wakayama, une des principales régions de chasse – rappelle qu’au milieu du XIXe siècle dans l’archipel nippon, cette activité était vitale pour de nombreux villageois installés sur les côtes. La pêche d’un seul de ces immenses cétacés était une bénédiction, représentant une réelle richesse grâce à la viande et à l’huile, mais aussi les fanons et intestins. Tout était bon dans la baleine ! Dans le Japon bouddhiste de l’époque d’Édo (1600-1868), la consommation de viande de bœuf était interdite, mais pas celle des produits de la mer, sources de protéines indispensables. Le combat entre l’homme et l’animal était alors équitable. Il en est allé bien différemment lorsqu’une industrie baleinière vit le jour et devint terriblement prédatrice. Cette très longue feuille est donc un document d’une époque passée, lorsque les baleines étaient abondantes en mer, rappelant l’importance de toujours contextualiser les événements pour les comprendre.

MARDI 9 JUIN, SALLE 15 - HÔTEL DROUOT.
TESSIER & SARROU ET ASSOCIÉS OVV.
CABINET PORTIER & ASSOCIÉS.


JAPON - Epoque EDO (1603 - 1868), XIXe siècle
Encre polychrome sur papier, représentant les différentes étapes liées à la chasse à la baleine. Au milieu du dessin, illustration et brève description du lieu sur le rivage, 樫野崎 山見, (vue de la montagne Kashinozaki, à Wakayama), la principale région de chasse à la baleine à l’ouest du Japon. Manuscrit signé par l’artiste,豊田安左衛門春政, Toyota Yasuzaemon, Harumasa, daté Tenpo 2 (1831), conservé dans une boîte moderne. Très légers défauts restaurés. A la fin du manuscrit, de nouveau la date : Tenpo 3 (1832), et le nom du même artiste.
Dim. 26.5 x 540 cm

Le début du long rouleau, (Figure 1). illustre la vie et le travail des villageois en train d'exploiter la viande, la graisse et l'huile d'une très grosse baleine capturée. Autrefois, lorsque les baleines étaient encore abondantes dans la mer du Japon, l'observation des baleines était une bénédiction pour les habitants des pauvres villageois pêcheurs. Un village pouvait récolter d'énormes quantités de richesse grâce à la viande et à l'huile d'une seule baleine. Les baleiniers repéraient les baleines depuis des postes situés le long du rivage et mettaient des bateaux à l'eau pour les capturer avec des harpons et des lances. Au lieu de tenter de harponner les baleines en pleine eau, neuf bateaux encerclent ici une baleine, (Figure 2). La poussant dans des filets.
La baleine, l'animal le plus grand et le plus lourd de la Création, a toujours fasciné l'être humain. Spéculations et fantasmes ont été d'autant plus nombreux que voir une baleine vivante a longtemps été rare. Son histoire est liée à celle de la mer, de la navigation et de la pêche. Mais elle est aussi en relation avec celle des savoirs et des classifications du monde animal. Chassée depuis le Néolithique, la baleine fut cependant mieux connue à partir du moment (au XVIle siècle) où sa chasse quitta les côtes, les fjords, pour s'exercer en haute mer. De la capture d'une baleine étaient tirés un grand nombre de produits alimentant un commerce fructueux. Une industrie baleinière vit progressivement le jour, mais elle devint si prédatrice qu'il fallut, au XXe siècle limiter les prises et imposer des quotas. Entre-temps la symbolique de l'animal se modifia. Longtemps ce fut un monstre redoutable, au service des forces du mal. La Bible et la mythologie en faisaient un instrument de dévoration et les bestiaires médiévaux, un attribut du Diable. La littérature moderne ne fut guère plus indulgente, soulignant sa cruauté : c'était l'ogre des océans, tel Moby-Dick, ce cachalot blanc et féroce dont Hermann Melville a raconté l'histoire. Mais plus on avançait dans le temps, plus cette image s'atténua et s'inversa : le monstre marin fit peu à peu place à une créature plus attachante, sinon pitoyable, injustement victime de la cupidité et de la violence des hommes.
L'importance des baleines était considérable au Japon de l'époque d'Edo (1600-1868), pays de tradition bouddhiste où la consommation de viande était interdite, mais où les produits de la mer étaient autorisés.