Champagne !


Publié par la Gazette Drouot

La longue et noble histoire de ce nectar s’accompagne d’objets dédiés et de publicités pétillantes. Une bulle qui a ses passionnés et qui n’est pas près d’éclater.

Le champagne comme antidote au désordre de la vie ? C’est ce que propose l’écrivain Douglas Kennedy, parrain de l’exposition en cours au musée d’Épernay, « Et soudain le champagne ! ». Et on a assez envie de le suivre dans cette voie... Clovis avait-il conscience, lorsqu’il a choisi de se faire baptiser à Reims, qu’il en ferait la capitale des sacres des rois de France ? Les banquets donnés à ces occasions sont à la hauteur des événements, grandioses, et le vin y coule à flots. Cela tombe bien, la Champagne est couverte de vignes placées sous la protection de l’Église, à laquelle elles doivent leur développement. La région, idéalement placée sur les grandes routes commerciales du Moyen Âge, bénéficie de foires renommées dans tout le nord de l’Europe et se trouve être lieu de production de vin « tranquille » – donc non-effervescent –, qui pétillait parfois en raison des conditions de fermentation. Après la guerre de Cent Ans, fléau dévastateur, l’essor du vignoble reprend. Puis, entre légendes magnifiant le rôle de Dom Pérignon, inventions anglaises, interdits français et évolution des modes, le champagne s’impose sur les tables. Progressivement amélioré tout au long du XIXe siècle, le « vin des rois » à la pétillance qu’il a fallu apprivoiser, ou plutôt emprisonner, devient la boisson des fêtes. Il est alors essentiellement consommé frappé, c’est-à-dire très froid, et sucré, à l’heure du dessert. Les objets dédiés à ce qui peut être considéré comme un culte sont nombreux à passer en vente : de la flûte à l’affiche, en passant par les objets publicitaires. Petit tour d’horizon sans modération.

Saute-bouchon
À la fin du XVIIe siècle, les bienfaits du champagne se répandent et la perfide Albion nous l’envie, l’important par tonneaux entiers, améliorant sa conservation par différents procédés – des épices rapportées par les routes des Indes – et mettant au point un verre épais résistant à la pression. Les bouteilles fabriquées sont cylindriques et peuvent être couchées. En parallèle, c’est à partir de la Régence des Orléans que la cour de France est gagnée par cette mode, avant que le champagne ne soit même recommandé pour dissiper la tristesse de Louis XV, volontiers neurasthénique. Pour orner la salle à manger de ses petits appartements à Versailles, il commande en 1734-1735 deux tableaux, le premier à François de Troy, Le Déjeuner d’huîtres, le second – destiné à le remplacer sur le mur en été –, à Nicolas Lancret, il s’agit du Déjeuner de jambon. Au milieu d’un amoncellement de coquilles vides ou en attente de consommation pour le premier repas, quelques convives se rafraîchissent de la dégustation de champagne dans des coupes.
Un constat s’impose, il est bu pur, sans l’ajout traditionnel d’eau qui était la règle pour le vin depuis l’Antiquité, l’action nuisant à ses précieuses bulles. Des bouteilles ventrues – merci messieurs les Anglais – sont posées sur la table à la libre disposition des invités gâtés. Cela raconte une autre histoire : l’emploi de bouchons de liège achetés au Portugal pour enfermer le vin « saute-bouchon ». Leur première mention remonte à 1685. Les « vins mousseux » sont mentionnés à partir de 1710 dans les livres de comptes champenois, des nobles insistant pour être livrés en bouteilles, « attendu qu’il est toujours meilleur à la bouteille qu’à la pièce ». Alors, malgré l’interdiction officielle du commerce de vins en flacon, les Champenois bravent la réglementation sous la Régence, et l’on estime à 50 000 le nombre livré chaque année – à Paris principalement. Enfin, en mai 1728, l’interdit est levé et dès l’année suivante, Nicolas Ruinart lance ses premières livraisons : elles ne vont cesser de prendre de l’ampleur.

Qui de la coupe ou de la flûte ?
Êtes-vous plutôt coupe ou plutôt flûte ? La coupe est la première dédiée. L’histoire selon laquelle elle aurait été modelée sur le sein de Marie-Antoinette – ou de Joséphine de Beauharnais – est désormais reléguée au rang de légende. Et c’est à nouveau en Angleterre que ce verre, dont la forme rappelle celle d’un calice, est posé sur les tables. De nombreuses sources iconographiques montrent que le vin mousseux était servi dans des verres de forme conique de quelques centilitres seulement jusqu’à la fin du XVIIIe. Un galbe parfait évidemment approprié à une expérience de dégustation délicate sauf si l’on recherche la préservation durable de l’effervescence auquel cas on choisira la flûte. Eugène de Beauharnais avait tranché ! Dans le service en cristal à son chiffre livré au début du XIXe siècle par la manufacture de Montcenis au Creusot, il avait des flûtes, tout récemment introduites dans la France de Napoléon Ier. Plusieurs pièces de ce service sont apparues à Fontainebleau lors des ventes «Empire» de la maison Osenat, notamment en décembre 2022, où deux lots composés d’une flûte et de quatre verres retenaient chacun 7 656 €. Le 15 mars 2024, à Drouot chez Giquello, un modèle en cristal du milieu du XIXe, décoré en inclusion d’une croix de chevalier de l’ordre de Saint-Georges, était honoré de 3 900 €. Sa forme trompette d’une rare élégance s’imposera au XXe. René Lalique, natif d’Aÿ-Champagne, a plusieurs fois rendu hommage à son territoire. En 1927, il crée le vase Champagne, les formes saillantes de son flanc rappelant celles d’une coupe. Il a également dessiné des services de verres complets, des fouets pour faire mousser et plusieurs modèles de seaux, dont ceux décorés de bacchantes dansant parmi les feuilles de vigne.

Plusieurs exemplaires édités à partir des créations originales sont passés en vente, recevant à chaque fois entre 800 et 1 000 € – 1 030 € chez Paris Enchères - Collin du Bocage le 15 avril 2022. Le champagne étant dégusté très froid, pour le maintenir à cette bonne température, le rafraîchissoir fut utilisé : un petit meuble qui apparaît dans le tableau de François de Troy évoqué plus haut et qui fit la renommée de l’ébéniste Canabas sous Louis XVI. 31 200 € étaient frappés le 16 septembre 2018 par Aguttes à Neuilly pour une paire en acajou lui étant attribuée. Puis ce sont à nouveau les nombreux seaux, en faïence, en porcelaine – au XVIIIe, on parle de seaux à rafraîchir sans plus de précision sur le type de bouteille – ou en argent, qui s’invitent sur les tables. Pourtant réédition de 1985 d’un modèle créé vers 1935, un seau Puiforcat Paris faisait mousse jusqu’à 34 500 € en avril 2022 chez Kâ-Mondo.

Une écume pétillante
Les vertus considérées comme thérapeutiques et euphorisantes du champagne font l’objet d’une abondante littérature dès le XVIIIe et tout au long du XIXe siècle. On peut lire sous la plume du grand Voltaire (Le Mondain, 1736) : « Il part, on rit, il frappe le plafond. De ce vin frais l’écume pétillante/De nos Français est l’image brillante ». Poètes et écrivains les déclament avant que la publicité, en pleine ascension, ne s’en empare et ne l’associe aux valeurs de la joie de vivre, voire de la volupté. Pierre Bonnard avait 22 ans lorsqu’en 1891 il réalisa une affiche pour une marque de champagne : sa première commande importante, gratifiée de 100 francs. Elle eut un succès retentissant tant elle renouvelait le genre par une stylisation de l’image et des arabesques renvoyant aux estampes japonaises, allant bien plus loin que l’élégance très parisienne d’un Jules Chéret. Et surtout, elle marquait l’entrée du monde du champagne dans une nouvelle ère. Un exemplaire en couleurs pétillait à 13 184 € en avril 2022 sous la baguette d’Ader. En 1900, alors que Paris brille de tous les éclats lors de la grand-messe qu’est l’Exposition universelle, les maisons de champagne disposent d’un pavillon du plus pur style rococo qui fera sensation. Deux autres noms d’illustrateurs s’imposent, celui d’Alfons Mucha tout d’abord, avec son placard emblématique pour le champagne Ruinart père et fils dessiné en 1896. Une affiche lithographique en couleurs, imprimée chez Champenois, était adjugée 10 300 € à Drouot, le 26 janvier 2023 (Kahn & Associés OVV). Et celui de Leonetto Cappiello. Le musée d’Épernay a préempté en octobre 2024 chez Ader la maquette de son affiche dessinée en 1902 pour les champagnes Delbeck, une maison familiale fondée en 1832 et toujours en activité. Une véritable invitation à la fête avec le bouchon qui saute, la mousse qui coule et la jeune femme rousse qui virevolte, heureuse. L’affiche vivement colorée connaîtra un grand succès, on en retrouve parfois sur le marché – 1 900 € online only chez Tessier & Sarrou le 18 mai 2023. La même année 1902, il livre un autre dessin destiné à l’origine à un « élixir péruvien » qui, selon toute vraisemblance, n’a pas été commercialisé. L’imprimeur Vercasson le revend aux producteurs de champagne de la région Damery-Épernay. Ils sont ravis de ce placard qui « transmet clairement l’esprit joyeux de celui qui boit du champagne champenois ». Car le champagne, c’est avant tout cela : un parfum de fête. 


Adjugé : 3 840 €
Leonetto Cappiello (1875-1942)
Affiche lithographique pour le champagne Damery-Épernay, 1902, imprimerie Vercason, Paris.
140 x 100 cm.

Hôtel Drouot, 22 novembre 2022.
Tessier & Sarrou et Associés OVV. Mme Dantec.


2015
Année de l’inscription du champagne au patrimoine mondial de l’Unesco.

DEVINETTE
QU’EST-CE QU’UN PLACOMUSOPHILE ?
Une personne qui collectionne les capsules des bouchons de champagne, autrement nommés muselets. Le grand César (1921-1998) en a fait des minicompressions destinées à être portées en pendentifs !

à voir
« Et soudain le champagne ! Représentations, usages et sociabilité », musée du Vin de Champagne et d’Archéologie régionale, 13, avenue de la République, Épernay (51) www.archeochampagne.epernay.fr Jusqu’au 6 avril 2026.