Arthur Rimbaud par Paul Verlaine
Paul VERLAINE (1844-1896)
Portrait d’Arthur Rimbaud, juin 1872
Dessin à la plume et encre brune sur papier, titré, daté, et monogrammé P.V. au milieu à droite, annoté « de mémoire » en bas à droite. Annoté une seconde fois au crayon en bas à droite d’une autre main « croquis de Paul Verlaine »
12,7 x 9,9 cm (à vue)
100 000 / 200 000 €
Provenance :
- Collection Hugues Gall
- Collection Paul-Annick Weiller (probablement par descendance)
- Probablement Léon Vanier, éditeur des Poésies complètes de Rimbaud en 1895 avec une préface de Paul Verlaine (c’est en tout cas Madame Léon Vanier qui communique le cliché du dessin à la Revue d’Ardenne et d’Argonne pour sa reproduction dans le numéro de janvier-février en 1897. Nous pensons qu’elle a pu être en possession de l’original)
Bibliographie :
- Arthur Rimbaud, Poésies complètes, Vanier, 1895 (avec une préface de Paul Verlaine) Notre dessin reproduit en frontispice de l’ouvrage, aux côtés d’un autre portrait de Rimbaud au chapeau melon par Verlaine.
- La Revue d’Ardenne et d’Argonne, janvier-février 1897, p. 63.
- La Revue Blanche, 15 août 1898
- Charles Donos, Verlaine Intime, Vanier, 1898, p.82.
- Jean Bourguignon et Charles Houin, Iconographie d’Arthur Rimbaud, Revue d’Ardenne et d’Argonne, 1er novembre 1900, p.191 (décrit) - François Ruchon, Rimbaud, documents iconographiques, Pierre Cailler Éditeur, 1946 (reproduit sous le n°XIII)
- Henri Matarasso, Album Rimbaud, la pléiade, Gallimard, 1967. Rimbaud à la pipe, juin 1872, p.139.
- Arthur Rimbaud (1854-1891) Portraits, dessins, manuscrits, Charleville-Mézières, Musée-Bibliothèque Rimbaud, 6 septembre-6 octobre 1991, Paris, Musée d'Orsay, 22 octobre 1991-12 janvier 1992, p. 54 (cat. 44). Non exposé.
- Jean-Jacques Lefrère, Face à Rimbaud, Phébus, 2006, p.54 et 55.
Œuvres en rapport :
- Paul Verlaine, Rimbaud à la pipe, juin 1872 (collection du Musée Rimbaud, Charleville-Mézières, numéro d’inventaire AR 994.2.1)
« Il est un autre. Portraits de Rimbaud », 12 octobre – 5 janvier 2025, Maison des Ailleurs, Charleville-Mézières.
Rimbaud Verlaine, Parallèlement, 23 juin -30 septembre 2018, Musée Arthur Rimbaud, Charleville-Mézières.
Exposition organisée pour le centième anniversaire de sa naissance. Paris, Bibliothèque Nationale, 23 novembre 1954 – 31 janvier
1955. Catalogue rédigé par Suzanne Briet, Anne-Marie Habrial, Lise Dubief. Préface de Julien Cain. (n°233, collection Henri Matarasso) - Paul Verlaine, Croquis de Rimbaud au chapeau melon, Annoté « reproduction d'un croquis de Paul Verlaine [...] Xbre 86 ». (Vanier 1895, Revue d’Ardenne et d’Argonne 1897).
L’original au crayon appartient à F-A.Cazals (Jean Bourguignon et Charles Houin, Iconographie d’Arthur Rimbaud, Revue d’Ardenne et d’Argonne, 1er novembre 1900, p.191)
Un autre dessin identique dans les carnets de notes de Paul Verlaine (Jean-Jacques Lefrère, Face à Rimbaud, Phébus, 2006, p.66 et 67)
Témoignage unique de l’histoire littéraire française, ce dessin est l’une des images les plus connues d’Arthur Rimbaud, choisie par Verlaine comme frontispice des Poésies complètes éditées chez Léon Vanier en 1895. Jamais exposé, il est resté dans le secret des grandes collections privées pendant 130 ans. Sa réapparition constitue donc une surprise, une redécouverte majeure, et un événement particulièrement émouvant. Probablement conservé par la veuve de Léon Vanier, qui en fournira la reproduction à la Revue d’Ardenne et d’Argonne en 1897, en même temps que celle du second dessin du frontispice (Rimbaud au chapeau melon), il appartenait à Paul-Annick Weiller (fils du grand collectionneur Paul-Louis Weiller), qui l’a transmis à Hugues Gall. Directeur de la fondation Claude Monet depuis 2008, ce dernier l’avait installé dans son bureau à Giverny.
Réalisé « de mémoire » par Verlaine, il représente Rimbaud mains dans les poches, chapeau vissé sur la tête, fumant la pipe, dans cette attitude de « piéton
1 » ou de « marcheur
2 » qui lui est attribuée si souvent. La date de ce dessin – juin 1872 – est particulièrement importante. Elle représente en effet un moment décisif dans la vie littéraire d’Arthur Rimbaud.
Fin septembre 1871, après plusieurs fugues vers la capitale, Rimbaud rencontre Verlaine à Paris. Ce dernier l’introduit dans les milieux littéraires. Attendue et désirée, la présence de cette « chère grande âme » dont le génie poétique, déjà unanimement reconnu, a précédé la venue, fascine autant qu’elle déconcerte. Verlaine lui-même, « tout disposé qu’il fût à l’enthousiasme (...) ne put retenir un mouvement de déconvenue en apercevant un gamin, pâle, imberbe, maigrichon, là où il s’attendait à trouver un jeune homme fait
3. » L’entrée en scène, de ce quasi adolescent ne se fait pas sans fracas. Au sein du cercle des « Vilains-Bonshommes », l’attitude agressive et hostile de Rimbaud dérange. Dès le printemps 1872, Rimbaud choisit de s’éloigner de Paris et rentre à Charleville. Pour finalement rallier à nouveau la capitale au mois de mai-juin.
Juin 1872 est la date à laquelle Rimbaud écrit à Delahaye la fameuse lettre Parmerde, Jumphe 72, où il donne aux mots des désinences scatologiques. Notre dessin, au-delà de son apparence innocente, est donc également le reflet d’une « période de hargne, de méchanceté, de souffrance et d’amertume peut-être. Époque de débraillé aussi
4. » De cette période date une autre lettre écrite par Verlaine à Rimbaud dans laquelle il lui enjoint de surveiller un peu sa toilette et sa tenue : « Faire en sorte, au moins quelque temps, d’être moins terrible d’aspect qu’avant » (lettre de Verlaine à Rimbaud, Paris, mai 1872
5). Il s’agit, en outre, d’une période où le jeune poète subit une importante transformation physique, prenant en quelques mois plus de vingt centimètres. Une croissance soudaine qui pourrait bien expliquer la représentation quasi disproportionnée des jambes du poète sur notre dessin. Juin 1872, enfin, précède d’un mois le célèbre voyage qui verra les deux poètes quitter Paris pour la Belgique, puis pour Londres, durant lequel se scellera la liaison mythique du couple maudit.
Ce dessin est donc, à tout point de vue, l’évocation d’un moment décisif de la vie de Rimbaud et de celle de Verlaine. S’il s’agit d’un « dessin-souvenir » dont il est fort probable qu’il ait été réalisé après 1872, peut-être même au moment de la publication des poésies complètes chez Vanier, il n’en possède pas moins une signification toute particulière et une charge émotionnelle remarquable. C’est en effet Verlaine lui-même qui, à peine un an avant sa mort en janvier 1896, choisit de livrer cette vision d’Arthur Rimbaud, offrant ainsi une image indélébile et inaliénable du poète aux semelles de vent. Ce faisant, il la consacre et la fait entrer au panthéon de l’imagerie rimbaldienne. Autant qu’un hommage et une révérence ultime, il s’agit donc à proprement parler d’un parti-pris : celui de présenter Rimbaud à un moment décisif de sa production poétique, dans l’attitude de ce passant visionnaire. C’est cette image que retiendra la postérité.
Essentiels à la compréhension de la vie d’Arthur Rimbaud, les dessins illustrant la période de sa courte vie littéraire sont d’une insigne rareté. Ils trouvent une place déterminante dans la construction du mythe rimbaldien, ou plutôt des mythes rimbaldiens, largement entretenus par Verlaine et d’autres hagiographes après la retraite littéraire de Rimbaud, puis après sa mort.
À l’instar de Paul Claudel, qui inventa cette image du « mystique à l’état sauvage »
6, ou d’Isabelle Rimbaud, la sœur du poète, dont on sait qu’elle n’apprécia guère la publication de notre dessin. Remerciant Vanier pour l’envoi de deux exemplaires des Poésies complètes, elle lui écrit dans une lettre du 14 octobre 1895 : « J’ai été étonnée en voyant les deux petits croquis qui ne m’ont rappelé ni de près ni de loin l’auteur des « Poésies Complètes ». J’ai deux photographies prises par Carjat (...) je les aurais mises à votre disposition si j’avais su votre intention de donner un portrait de Rimbaud. »
C’est en effet un portrait tout d’imagination que livre Verlaine. Un portrait bien éloigné des deux photographies réalisées par Carjat un an auparavant, qui donnaient à voir le visage d’un Rimbaud encore adolescent, presque angélique, et qui constituent aujourd’hui l’image la plus reproduite et réemployée du poète de par le monde. La plus altérée aussi... Portrait bien différent également de celui de Fantin-Latour pour son Coin de table de 1872, qui offre lui aussi l’image d’un Rimbaud adolescent et rêveur, dont l’attitude l’éloigne radicalement des autres protagonistes de cette assemblée d’hommes mûrs. Très éloigné enfin des charges caricaturales que réaliseront Verlaine et Delahaye, et dont Isabelle Rimbaud trouvait qu’elles ne ressemblaient « à rien ni à personne » et qui ne « révèlent absolument rien de l’âme de Rimbaud. »
Ce contrôle de l’image de Rimbaud et de l’iconographie rimbaldienne constitue, on le sait, dès la mort du poète, un enjeu décisif. Cent trente ans plus tard, les débats alimentant la construction de cette iconographie persistent. La réapparition de ce dessin historique vient donc enrichir le corpus connu et identifié de l’iconographie rimbaldienne. Un corpus qui n’a finalement pas beaucoup évolué depuis le tournant du 20ème siècle. En dehors de quelques exceptions, rares sont en effet les découvertes de nouveaux documents iconographiques venus élargir ce corpus presque figé. Il faut dire qu’une certaine confusion a pu s’installer autour des œuvres qui composent l’iconographie rimbaldienne. Si certains dessins connus ont tout simplement disparu ou ne sont pas localisés, d’autres ne le sont que par les reproductions successives qui en ont été faites, voire par des reproductions de reproductions. L’apparition sur le marché public d’un dessin aussi emblématique et au pedigree aussi impeccable, qui figure depuis son origine même dans le corpus originel de l’iconographie de Rimbaud, constitue à coup sûr un événement en soi. C’est également l’occasion de contempler enfin cette œuvre que l’on pouvait croire perdue à jamais et dont on ne connaissait l’existence que par les innombrables fac-similés qui en avaient été faits depuis la fin du 19ème siècle. Un bon exemple, aussi, de la manière dont les objets rimbaldiens, rares et extrêmement prisés, furent parfois jalousement conservés par les collectionneurs ou dans les familles.
Pour autant, une autre version de notre dessin était connue depuis longtemps des spécialistes et du public. Cette version comporte des variantes, dont la plus notable est la disparition du « de mémoire » en bas de la feuille. De nombreux détails de la composition diffèrent par ailleurs, notamment les hachures derrière le personnage, les volutes de fumée de la pipe, etc. Il est intéressant de noter que cette seconde version n’est apparue qu’assez tardivement dans le corpus de l’imagerie rimbaldienne. Nous en retrouvons trace lors de l’exposition du centenaire organisée en 1954-1955 à la Bibliothèque Nationale, où le dessin fut exposé sous le numéro 233. Il fait à ce moment partie de la collection du libraire Henri Matarasso, qui le reproduit par la suite dans son Album Rimbaud à la Pléiade, en 1967. C’est ce même dessin, entré dans les collections du Musée Rimbaud en 1994 seulement, qui sera alors régulièrement exposé lors des rétrospectives consacrées au poète. Il est actuellement accroché à la Maison des Ailleurs, pour l’exposition « Il est un autre. Portraits de Rimbaud », jusqu’au 5 janvier 2025.
À l’heure où l’on célèbre le centenaire du Manifeste du surréalisme, dans lequel André Breton faisait son mot d’ordre de l’adage de Rimbaud « changer la vie », la réapparition de ce dessin peut paraître plus touchante encore. Dans les années 1930, se faisant, comme beaucoup d’autres artistes, détentrice du mythe, Valentine Hugo contribuera à la diffusion et la consécration de notre sujet en en proposant deux interprétations successives. Sur la seconde, elle allongera à outrance les jambes de notre « piéton », laissera flotter ses cheveux au vent, comme pour renforcer et dynamiser encore l’idée de cette déambulation créatrice propre à Arthur Rimbaud, marcheur infatigable.
1 « Je suis un piéton, rien de plus » écrit Rimbaud à Demeny, le 28 août 1871.
2 Ce « double état du marcheur » écrit Paul Claudel dans sa préface à Vers et proses d’Arthur Rimbaud en 1912. 3 Lepelletier, Paul Verlaine, sa vie, son œuvre, Paris, Mercure de France, 1923, p. 257.
4 François Ruchon, Rimbaud. Documents iconographiques, Pierre Cailler, 1946, Genève, p.24.
5 Jules Mouquet, Rimbaud raconté par Verlaine, Mercure de France, 1934, p 129.
6 Paul Claudel, préface à Vers et proses d’Arthur Rimbaud, 1912. Sur ce sujet voire aussi l’étude de Jacques Desse, Claudel et les visages de Rimbaud. Des photographies inconnues. Histoires littéraires, 57, dossier « Visages de Rimbaud », printemps 2014.
Ma Bohème
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)