Un grand bonhomme


En 1996, Maurice Béjart lui dédicaça la seconde partie de ses mémoires en ces termes :
Pour Hugues Gall,
L'ami est plus important, pour qui ? pour moi, que le directeur ! Mais le directeur est un grand bonhomme. Béjart écrit "bon homme", avec un espace court mais net. Un juste.

À cette époque, Hugues Gall était au faîte de sa carrière ; depuis deux ans déjà, il était directeur de l'Opéra de Paris, et cet hommage de l'une des figures les plus importantes de la vie culturelle internationale de la seconde moitié du XXe siècle sonnait comme une évidence.
Le pouvoir donne la mesure de l'homme, certes ; toutefois, dès l'aube de son parcours, Hugues Gall avait su donner sa mesure en usant des bribes de pouvoir qui étaient à sa portée. Quelques exemples qui ne sont pas des anecdotes le montrent.
"Chance : it's when preparation meets opportinuty." ("La chance, c'est lorsque la préparation rencontre l'occasion.").
Cette maxime, griffonnée par Hugues Gall sur un morceau de papier chiffonné, fut retrouvée sur son bureau après sa mort ; attribuée sans certitude au philosophe romain Sénèque, elle semble l'avoir accompagné longtemps, toute sa vie peut-être.
De fait, la chance a marqué cette vie exceptionnelle, qui lui a permis d'être au centre de tout ce qu'il aimait ; et ce n'est pas la préparation qui lui a manqué, ni les occasions qu'il savait saisir avec un instinct très sûr.
Tous les grands le savent : la formation initiale importe, mais la finesse de l'outil ne s'acquiert qu'au fil des ans, par la pratique et sous le regard à la fois exigeant et bienveillant d'un maître. Hugues Gall eut la chance d'en avoir plusieurs, qui lui apportèrent la vision supérieure de deux talents majeurs qu'il avait en lui : l'amour de la musique et le sens du service public.

En ce qui concerne la musique, il reçut une éducation soignée ; il eut, surtout, le privilège d'entendre très jeune les plus grands de son temps, tels le chef d'orchestre Wilhelm Furtwängler ou le pianiste Alfred Cortot ; il put même suivre de par le monde l'un des plus grands pianistes du XXe siècle, Claudio Arrau, dont il s'était fait, selon ses propres termes, un "groupie".
Quant au service public, il bénéficia des leçons magistrales délivrées par l'exemple d'un homme politique français de premier plan ; en
1966, Edgar Faure, qui avait été l'avocat de son père, prit dans son cabinet au ministère de l'Agriculture ce tout jeune homme dont il avait remarqué les qualités. C'est là que Hugues Gall - qui n'était pas et ne fut jamais fonctionnaire au sens juridique du terme - mena à sa première grande manœuvre administrative en vraie grandeur ; chargé du dossier de la protection des animaux, il constata que les textes législatifs réglementant l'abattage des bêtes de boucherie, votés en 1962 sous le ministère Pisani, étaient très inégalement appliqués (pour ne pas dire qu'ils ne l'étaient point). Matin après matin et à l'aube la plus blême, il traîna donc le haut-fonctionnaire en charge du dossier aux abattoirs de La Villette afin de constater de visu comment les décisions de la République étaient appliquées... Inutile de préciser que le respect de la loi s'en trouva nettement et rapidement améliorée.
L'art et la manière de rendre l'administration efficace : un galop d'essai qui sera porteur d'avenir.
Fort satisfait de son conseiller technique, le Président Edgar Faure l'emmena avec lui rue de Grenelle, lorsqu'au lendemain des événements de mai 1968, il fut chargé du périlleux dossier de l'Éducation Nationale. Connaissant les goûts et talents d'Hugues pour la musique, il lui confia tout naturellement le dossier des enseignements artistiques. Ce jeune homme trouva rapidement le coéquipier qu'il lui fallait ; c'était le compositeur Marcel Landowski, qui dirigeait déjà à cette époque le service de la musique au ministère de la Culture ; les résultats ne se firent pas attendre : au niveau universitaire, une filière de la musique fut mise sur pied à Vincennes et, surtout, le bac avec option musique fut introduit dans le PEF (paysage éducatif français) - des mesures pérennes jusqu'à aujourd'hui.

En1969, Edgar Faure quitte l'Éducation nationale pour occuper le "perchoir" (la présidence de l'Assemblée Nationale) ; tout naturellement, il recommande son brillant conseiller à son collègue de la rue de Valois, qui était alors Edmond Michelet, lequel lui confie le secteur de la musique. Chance ? Tournant décisif, légitimement préparé et justifié.

Très vite, une nouvelle opportunité se présente : le secrétariat général de l'Opéra de Paris se libère et le ministre l'y nomme. La tâche n'était pas mince car, bien vite, le secrétaire général dut remplir des missions qui outrepassaient sinon ses compétences, du moins ses attributions
; c'est ainsi qu'il représenta la maison aux réunions annuelles des directeurs des théâtres lyriques du monde entier - là où se décidaient les coproductions, où se modéraient les cachets des stars internationales, etc. En 1970, elle se tint à Hambourg et je me souviens qu'à son retour, Hugues me parla avec émerveillement du directeur de l'Opéra de cette ville, un certain Rolf Liebermann : "C'est un homme comme lui qu'il nous faudrait à Paris", conclut-il.

De fait, le malheureux administrateur du Palais Garnier, le regretté René Nicoly (1907-1971), fondateur des JMF, peinait à une tâche épuisante dont il devait, du reste, mourir peu après dans son bureau ; il était clair qu'il fallait préparer l'étape suivante. Hugues Gall en parla à Dominique Ponnau, son successeur rue de Valois, qui, après un voyage éclair à Hambourg, convainquit Jacques Duhamel, qui venait d'accéder au ministère de la Culture. Ainsi commença la période miraculeuse qui mit l'Opéra de Paris au niveau des grandes maisons internationales, la bien surnommée "ère Liebermann".

On l'a sans doute assez célébrée, ceux qui l'ont vécue ne l'ont jamais oublié : cette "ère" fut l’une des périodes les plus fastueuses et créatives de toute l’histoire de l’Opéra de Paris. Elle n’a cependant pas duré longtemps, pas assez longtemps - sept ans seulement - , mais cela suffit à "renverser la table" (Hugues Gall), c'est-à-dire à rompre les habitudes bien françaises de l'entre-soi, remettre à plat les accumulations d'erreurs d'un dialogue social mal conduit et actualiser durablement les habitudes du lyrique en France. Nommé administrateur-adjoint, bras droit du patron, Hugues Gall se chargea plus particulièrement de l'un des trésors de l'institution, le Ballet, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir accès à toutes les questions, naturellement.

Pour Hugues Gall, ce fut le début de l'apprentissage de ce qui devint son vrai métier - car directeur d'opéra, c'est un métier, un vrai, qui s'apprend, et ne s'apprend que "sur le tas". Un métier d'une grande complexité pour lequel il ne suffit pas de connaître la musique - même si c'est indispensable -, ou le théâtre, ou l'administration, ou les affaires, ou le droit, ou la politique, ou le grand monde et les relais d'opinions, ou la communication ou... etc. Il faut connaître tout cela à la fois, tant il est vrai que, pour diriger l'équipe multidisciplinaire que requiert un théâtre d'opéra international, il faut avoir assez de lumières dans tous ces domaines pour posséder la légitimité et l'autorité adéquates.
Maintenir l'exigence à tous les niveaux... Telle fut la leçon de son maître. Le maître était éminent, le disciple fut à la hauteur, une grande carrière de patron commença en 1980 ; quinze ans à la tête du Grand Théâtre de Genève puis neuf ans à la tête de l'Opéra de Paris allaient le démontrer.
Parvenu à l'âge qui est, pour beaucoup, une première mort, Hugues Gall connut une seconde naissance et trouva même une nouvelle vocation : membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 2002, il fut élu par ses collègues en 2008 directeur de la fondation Claude-Monet à Giverny et se prit de passion pour ce lieu magique. Il y conduisit d'importants travaux de restauration et de restitution du décor d'origine, procéda à des achats de vastes terrains afin de garantir la conservation des entours et développa considérablement la fréquentation du site.
Il aima tant Giverny que c'est le cimetière de ce village qu'il a choisi pour dernière demeure.

Gérard Fontaine