Rimbaud par Verlaine


Publié par la Gazette Drouot

L’original du marcheur à la pipe réapparaît !

Témoignage émouvant de Verlaine, ce célèbre croquis a nourri l’aura de mystère qui entoure encore aujourd’hui la figure d’Arthur Rimbaud.


Probablement « jeté sur le papier », comme l’a écrit Jean-Jacques Lefrère dans son ouvrage Face à Rimbaud (éd. Phébus, 2006), ce petit dessin à la plume et encre brune est signé « P.V. ». Verlaine le choisit pour illustrer le frontispice des Poésies complètes d’Arthur Rimbaud (1854-1891), éditées chez Léon Vanier en 1895, quelques mois avant sa mort. La précieuse image a pour origine, selon toute vraisemblance, l’éditeur, dont la veuve posséda également Rimbaud au chapeau melon, le second dessin du frontispice. Elle appartiendra ensuite au fils du collectionneur et mécène Paul-Louis Weiller puis, au début des années 1990, à son ami Hugues Gall, directeur de l’Opéra de Genève, puis de Paris, décédé en 2024. Est-il besoin de préciser que les documents de Rimbaud ou de son entourage proche sont d’une extrême rareté ? Dans ce corpus, les quelques portraits possèdent un statut à part, alimentant le mythe rimbaldien.
De sa vie de poète, on connaît surtout les deux photographies d’Étienne Carjat qui datent de 1871. On connaît aussi la scène d’Un coin de table de 1872 par Henri Fantin-Latour, où Rimbaud et Verlaine apparaissent côte à côte. Dans le dessin proposé, la liaison entre les deux poètes s’exprime d’une manière non moins remarquable. Il a été exécuté « de mémoire » selon l’annotation autographe de Verlaine au bas du personnage. Quand l’a-t-il réalisé ? Peut-être au moment de la publication des Poésies complètes, ou avant, on ne le sait pas. Détail important, le poète a pris la peine de le situer précisément dans le temps : « Juin 1872 ».

En marche vers son destin
Une année chaotique pour les deux compères qui se fréquentent depuis moins d’un an. Après avoir regagné Charleville, Rimbaud est de retour à Paris en juin. Dans une lettre envoyée à son ami Ernest Delahaye, datée aussi de juin, le poète d’à peine 18 ans raconte sa vie solitaire, faite d’écriture jusqu’au petit matin, fumant sa pipe-marteau, avant d’aller se saouler puis se recoucher. Cependant, le dessin, s’abstrait de cette réputation sulfureuse qui colle à la peau de l’adolescent. Il traduit ce dont Verlaine souhaite se souvenir : un jeune homme élancé, aux cheveux longs, se tenant droit et marchant vers son destin. D’une facture fluide, l’œuvre ne montre aucun repentir et dévoile l’indéniable talent artistique de Verlaine. Le poète dessinateur s’y serait-il repris à deux fois ? Il existe en effet une autre version du croquis dans laquelle la mention « de mémoire » n’apparaît pas. Provenant de l’ancienne collection du libraire Henri Matarasso, elle est conservée dans les collections du musée Rimbaud.
Le dessin du frontispice s’ajoutant à la préface de Paul Verlaine se voulait un hommage très personnel au poète mort jeune. Il ne fut pas du goût de la sœur d’Arthur Rimbaud qui protesta auprès de Léon Vanier : « J’ai été étonnée en voyant les deux petits croquis qui ne m’ont rappelé ni de près ni de loin l’auteur des Poésies complètes », lui écrit-elle. Verlaine avait cependant pris soin, dans la dernière phrase de sa préface, d’évoquer le « vœu bien formulé » de Rimbaud « d’indépendance et de haut dédain de n’importe quelle adhésion à ce qu’il ne lui plaisait pas de faire ni d’être ». 
Le dessin, à sa manière, l’illustre. 



Paul Verlaine (1844-1896)
Portrait d’Arthur Rimbaud, juin 1872
Dessin à la plume et encre brune sur papier, titré, daté, et monogrammé « P.V. »
12,7 x 9,9 cm. 
Estimation : 100 000 / 200 000 €

Lundi 2 décembre, salle 9 - Hôtel Drouot.
Tessier & Sarrou OVV. M. Audoin.