UN SCÉNARIO POUR ALAIN DELON


Publié par Le Figaro

Plus tardif, Avec quelques amis fait, pour une émission de radio, le récit du voyage de propagande des écrivains français à Weimar, en octobre 1942, auquel Drieu avait participé et qu'il commente en remarquant qu'il peut être nécessaire pour les artistes « d'ignorer, ou plutôt, n'exagérons pas, de feindre d'ignorer l'énormité formidable des événements qui se déroulent autour d'eux » afin d'éviter que « se rompe à jamais la continuité de certaines délicatesses, de certaines intimités dans l'âme » ! Moins porteurs d'amertume : les poèmes d amour écrits en 1935-1936 par Drieu pour sa maîtresse Christiane Renault (Béloukia), et qui furent pilonnés en 1951 après leur publication sauvage, à la demande de Jean Drieu La Rochelle, sur la foi d'une note manuscrite de son frère précisant : « A ne jamais publier » : Ou ce synopsis écrit par Drieu pour une adaptation de L'Homme à cheval au cinéma par Jean Delannov. « C'est une merveille, lui avait écrit Jean Cocteau. Quel film tu nous ferais ! » Le projet sera repris après-guerre. On pressentira pour lui Alain Delon. 

Drieu n'était pas bibliophile, et sa bibliothèque se compose de livres souvent abimes, poussiereux ou tachés. Les dédicaces les plus prestigieuse, pourtant, se bousculent. C'est ici Jean Cocteau multipliant de livre en livre les protestations d'amitié et présentant son Thomas l'imposteur comme un « double » de Fond de cantine, d'Etat civil et de Mesure de la France, les premières œuvres de Drieu, ou regrettant en 1923 en ouverture de l'un de ses recueils de dessins : « Nous ne nous rencontrons plus que chez Maurras » !
C'est là, Le Corbusier assurant Drieu de sa « vive sympathie » en 1942. On s'émeut de mesurer la profondeur de son amitié de jeunesse avec Aragon à ces mots, inscrits en 1922 sur l'exemplaire de ses Aventures de Télémaque : « À Drieu [...] ce livre démesuré comme mon amitié. »
Ou encore, sur la page de garde d'Une vague de rêves, publié en 1924 « À Pierre Drieu La Rochelle, qui m'abandonne à tous les vents, et que
j'attends tous les jours un peu. » On s'amuse de découvrir que, pas encore convaincu, sans doute, que « tout anticommuniste est un chien »,
Sartre n'avait pas craint d'aimablement dédicacer en 1938 La Nausée à l'auteur de Socialisme fasciste et d'Avec Doriot.
Avec la correspondance que révèle cette vente, c'est mieux encore. On y apprend que Mauriac avait d'abord considéré la grande entreprise littéraire de Drieu sous l'Occupation, la reparution en 1940 d'une NRF soumise à la censure allemande, comme une bénédiction, avant de se raviser plus tard devant les « blasphèmes » qu'y avait publié le « sublime imbécile », Montherlant. On y découvre qu'avant de devenir le grand poète de la Résistance, Paul Eluard n'avait pas craint d'envoyer des poèmes à cette NR F des années noires (il est vrai qu'on était encore, en janvier 1941, sous l'empire du pacte germano-soviétique), désormais dénoncée comme le temple de la collaboration.
Ou que Josette Malraux avait écrit le 24 septembre 1943 à Drieu pour lui demander d'être le parrain du fils qu'elle avait eu d'André dans ces termes : « S'il y a des choses dont vous considérez qu'il est bon qu'elles soient enseignées à un homme, j'aimerais qu'il les apprenne de vous. »

DE LA TRAHISON
La lecture de ces témoignages de l'estime que lui avaient valu, en dépit de ses choix politiques, un comportement étranger à toute bassesse, une générosité jamais prise en défaut à l'égard de ceux de ses amis qui étaient devenus ses adversaires (Jean Paulhan, Aragon, qu'il avait protégés), rend d'autant plus poignante cette remarque figurant dans un article rédigé au lendemain de son suicide, le 15 mars 1945, par son ami le journaliste anarchiste Jean Bernier, l'un des deux hommes dont Drieu ait souhaité la présence lors de son enterrement, avec celle de Malraux : « On eut aimé qu'une plume, par hasard, quelque part, commentât son suicide autrement qu'en termes de propagande.
Dans une presse où pour parler comme eux, des catholiques traîtres à leur Dieu d'amour, des socialistes traîtres à l'internationalisme, des pacifistes traîtres au pacifisme, des communistes traitres à tout ce qui n'est pas l'Etat russe taxaient Drieu La Rochelle de trahison, un tel commentaire était impossible. »

Article de Michel De Jaeghere


Manuscrit de « Récit secret ».
Drieu y médite en clandestinité en 1945 sur ses tentatives de suicide.

Vente le 15 décembre, étude Tessier-Sarrou
expert Eric Fosse,
exposition le 14 décembre à l'Hôtel Drouot