L’affiche publicitaire tout schuss !


Publié par la Gazette Drouot

Depuis bientôt 150 ans, les pistes enneigées de la Suisse sont réputées pour leurs glissades, et l’affiche de tourisme a contribué à les faire connaître. Elle tutoie toujours les sommets.

« Qui dit ski, dit Suisse », clame une affiche éditée par l’Office central suisse du tourisme vers 1954 ! Cependant, il faut être juste et nos amis Helvètes ne nous en voudront pas, si la Suisse est devenue le pays du ski, il n’est pas celui qui l’a vu naître. Les plus anciens vestiges dateraient de 10 000 av. J.-C., et des skis quasiment complets remontant à au moins 3 200 ans av. J.-C. ont été découverts dans un marais scandinave. Et c’est depuis la Norvège – le Telemark et Christiania précisément, qui vont donner leur nom à des techniques permettant d’exécuter des virages – que les skis des paysans sont partis conquérir le vaste monde enneigé. Et pourtant, durant de longs siècles, la neige n’était pas considérée comme un atout. Passer l’hiver était pénible – chemins d’accès coupés, villages isolés, activités réduites – et, lorsqu’on était amené à se déplacer en raquettes ou sur des planches rudimentaires auxquelles il est difficile de donner le nom de ski, c’était pour le travail ou par obligation, non par plaisir. C’est donc une révolution silencieuse qui voit le jour dans la seconde moitié du XIXe siècle. Et la publicité – par le biais des affiches qui en sont, elles aussi, à leurs balbutiements – va en devenir un vecteur essentiel.

À la découverte de l’or blanc
En Suisse, les sports d’hiver apparaissent dans la mouvance du tourisme thermal, très actif durant la saison estivale. Au milieu des années 1860, quelques hôteliers visionnaires décident en effet d’ouvrir aussi en hiver. On découvre que l’air froid est sain et aide à lutter contre l’un des fléaux du siècle : la tuberculose. À Davos, puis à Saint-Moritz et Mürren, les premiers touristes débarquent et il faut occuper cette clientèle exigeante. Si les courses de luge séduisent très vite, pratiquer le ski devient, pour les curistes comme pour leur entourage, un moyen d’entraînement tout autant qu’un passe-temps bienvenu ! Et l’idée fait boule de neige puisque des curieux rejoignent l’aventure, donnant naissance au tourisme hivernal. Les stars des sports de glace sont alors le patinage et le curling, les Britanniques prenant la main en créant à Davos en 1870 le premier club de patinage de Suisse, et en 1880 le premier club de curling. La station grisonne, ne manquant ni d’ambition ni de clairvoyance, fait construire la plus grande patinoire d’Europe, où cinq championnats du monde de patinage artistique se dérouleront entre 1898 et 1910. Quelques années plus tard, les progrès techniques dans la fabrication des skis et des accessoires (peaux de phoque, fixations, chaussures) favorisent le développement du ski de randonnée, le premier brevet du téléski ne datant que de 1934. Ce qui n’empêche pas, en 1928, la tenue des jeux Olympiques d’hiver à Saint-Moritz, les deuxièmes d’une longue et belle série.
L’aventure est lancée et la poudreuse devient le nouvel or blanc !

En piste
« À la fin du XIXe siècle, la Suisse voit s’épanouir deux phénomènes que rien ne semble rapprocher, les sports d’hiver et les affiches artistiques », peut-on lire dans l’ouvrage Un siècle d’affiches suisses de sports d’hiver. Les sports d’hiver sont lancés, et la géographie comme le climat du pays sont devenus des atouts incontestables. Leur développement va bénéficier de l’avènement concomitant de l’affiche publicitaire. La révolution industrielle bat son plein : commerce, industrie, tourisme, tout est sujet à promotion. Les techniques d’impression lithographique s’améliorant, l’affiche devient le premier des médias. Et, dans la Confédération comme ailleurs, on fait appel à de grands illustrateurs et à des artistes pour les réaliser. À partir de 1890, les entreprises ferroviaires, les stations et même plusieurs hôtels commencent à faire imprimer les premiers exemplaires sur fond de paysages idylliques dépeints dans un style romantique, assortis d’encadrés pratiques communiquant les horaires des transports publics, les cartes géographiques... Des œuvres qui ne sont pas forcément signées. Mais très vite, les publicitaires comprennent l’intérêt de réunir différents éléments au sein d’un seul et même discours visuel expressif et symbolique. C’est alors que quelques noms de créateurs émergent, comme Johannes Weber, Maurice Zimmermann, Auguste Viollier – auteur de la première affiche du chemin de fer électrique du Salève –, ou encore Anton Reckziegel, né en Bohême et installé à Berne en 1898, considéré comme le premier maître de l’affiche bucolique grâce à ses représentations mêlant le réalisme et une note humoristique. En octobre 2022, lors de la dispersion d’une collection, Galerie Moderne vendait 1 178 € un exemplaire de celle pour « Rigi-Bahn Wintersport », l’un des premiers chemins de fer à crémaillère, construit en 1871 pour rallier Vitznau à Rigi et sa station de ski. En 1903, les Chemins de fer fédéraux ouvrent un concours pour la réalisation de six nouveaux placards : le concours connaît un grand écho et attire des artistes de renom qui apportent à l’art de l’affiche ses lettres de noblesse.

Étoile des neiges
Celle sur laquelle Emil Cardinaux montre le Cervin en 1908 est un exemple de cette nouvelle ère. Jusqu’à nos jours, elle a profondément influencé la manière dont on représente les montagnes : la beauté naturelle du cadre résumé en une image symbolique, traitée avec simplicité mais frappée, en général, d’un sommet mythique surdimensionné. On retrouve d’ailleurs la silhouette du Cervin sur une affiche éditée par l’office du tourisme de Zermatt en 1960, d’après une photographie d’Alfred Perren-Barberini, vendue 416 € à Paris, le 10 février 2024 chez Néo Enchères. Puis une nouvelle génération va émerger et s’autoriser une dose humour : un couple de lapins blancs fonce sur la piste de bobsleigh de Saint-Moritz en 1950 (2 680 € pour un exemplaire entoilé sous le marteau de Mirabaud-Mercier en avril 2021). Plinio Colombi (1873-1951), Edmond Bille (1878-1959) et Jules Courvoisier (1884-1936) s’engouffrent à leur tour sur cette piste damée et ensoleillée. Avec raison. Le premier va ainsi offrir un dessin – imprimé à Berne – appelé à devenir un emblème de l’affiche suisse de tourisme de montagne. Un exemplaire de « Sports d’hiver en Suisse », proposé le 8 avril 2021 chez Mirabaud-Mercier à Drouot, a été adjugé à 17 864 €. Les quatre étoiles imprimées en bas sonnent juste : la Suisse, ses montagnes, ses sports d’hiver et ses affichistes ont depuis longtemps gravi les plus hautes marches du podium ! 


Pierre Monnerat (1917-2006)
« Qui dit ski, dit Suisse »
Affiche éditée par l’Office central suisse du tourisme.
101,5 x 64 cm.

Vente Online. 17 février 2023.
Tessier & Sarrou et Associés OVV. Mme Dantec. 
Adjugé : 375 €


1904
C’est l’année de la création de la FSS, Fédération suisse de ski.

à lire
Un siècle d’affiches suisses de sports d’hiver, par Jean-Charles Giroud, Patrick Cramer Éditeur, Genève, 2006.