Quel sujet plus tendance que la mode ?
Publié par la Gazette Drouot
Les expositions haute couture se multipliant dans la capitale depuis quelques mois, il est de bon ton de se plonger dans le défilé des modèles griffés aux enchères. Là aussi, ils font mouche !
La fashion week, c’est aussi au musée ! Frederick Worth est au Petit Palais et Paul Poiret au musée des Arts décoratifs, Dolce & Gabbana a illuminé le Grand Palais cet hiver, et la mode s’est aussi invitée au Louvre, une exposition prolongée en raison de son succès. Sans oublier la très belle présentation « Au fil de l’or » du musée du quai Branly qui s’est achevée le 6 juillet et le record de fréquentation de 370 780 visiteurs reçu pour Iris Van Herpen au MAD entre le 29 novembre 2023 et le 28 avril 2024. Jamais la mode n’a été aussi arty et tendance, et Paris grâce à elle est vraiment une fête ! Les enchères se joignent à ce défilé soigneusement rythmé, des maisons de ventes récemment créées par des jeunes femmes passionnées s’y consacrent, alors il était temps de se laisser gagner et de revenir aux origines du phénomène.
Au bal des enchères
Au XVIIIe siècle, la mode est l’apanage des couturières, Rose Bertin étant la plus célèbre de toutes car adulée par Marie-Antoinette. Cette simple modiste, devenue « ministre de la Mode » de la reine, n’imagine pas qu’elle est à l’origine d’une révolution : celle de la figure du couturier parisien. Il faudra attendre quelques décennies encore pour sa concrétisation et c’est un Anglais qui la réalisera. C’est en effet Frederick Worth qui ouvre le bal : l’inventeur de la haute couture, rien de moins. Le musée du Petit Palais lui a ouvert ses salles pour une exposition tourbillonnante mettant en scène à la fois robes, accessoires et documents d’époque (voir Gazette n° 21, page 215). Sa maison de couture créée en 1858 est la première de l’histoire. Fort du soutien de l’impératrice Eugénie, dont il devient rapidement le fournisseur privilégié, Charles Frederick Worth (1825-1895), débarqué à Paris au printemps de 1846, change à jamais le monde de l’habillement par un geste fort. Tel un artiste officiel, il appose son nom sur chacune de ses créations, des modèles uniques confectionnés selon ses inspirations du moment. Pour la première fois, les femmes les plus fortunées acceptent une création cousue et fabriquée selon les envies du couturier. C’est lui encore qui met en place le concept des collections saisonnières qu’il présente lors de défilés, et ouvre la mode à l’international. La célèbre Sissi, la princesse Pauline de Metternich, la comtesse de Greffulhe ne jureront que par lui ! Le luxe ostentatoire de ses modèles fait écho à l’opulence du second Empire ; s’y entremêlent dans un ballet parfaitement maîtrisé historicisme, surcharge décorative, richesse des étoffes et corsetage de la femme. Toute une époque ! Achetée par le musée des Arts décoratifs à 14 168 € chez Coutau-Bégarie, une robe de bal de Worth constituait la première préemption de l’année 2020 à Drouot. Coupée dans un lampas de soie rose à motifs de feuillage et de roses, avec son corsage baleiné et ses manches bouffantes, elle est de ces modèles qui vous dessinent une silhouette. Sous le même marteau et toujours à Drouot (le 7 décembre 2021), une autre robe de bal, celle-ci taillée vers 1900 dans un velours au sabre sur fond satin crème à décor d’hortensias en fleurs au corsage baleiné, était adjugée 10 948 €.
La maison Worth, reprise par ses fils, s’adaptera aux modes et, dans les années 1920, s’ouvre aux nouvelles lignes.
En témoigne un manteau du soir en panne de velours violet fermé sur le côté par une broderie de perles et de strass, vendu 8 192 € le 28
mai 2021 à Drouot par Tessier & Sarrou et Associés.
Les hommes sont certes sur le devant de la scène, mais les femmes ne se laissent pas distancer pour autant. Paul-César Helleu (1859-1927), avec la rapidité de tracé qui le caractérise, a fixé au pastel le Portrait de Louise Cheruit (17 500 €, Drouot, 6 décembre 2013, Baron Ribeyre & Associés), l’une des plus fameuses couturières de la Belle Époque, citée par Marcel Proust dans la Recherche du temps perdu comme une égale de Doucet et Paquin. En 1912, avec ces derniers mais aussi Worth et Poiret, elle lance la publication de la Gazette du bon ton. Une collection quasiment complète de cette publication en vogue et qui parut de 1912 à 1925 était vendue 10 125 € chez Ader le 8 octobre 1921 lors de la dispersion de la collection de Jacques Crépineau. Si Louise est un peu oubliée aujourd’hui, ce n’est pas le cas de Jeanne Lanvin. Celle qui débute en 1885 comme simple modiste fonde sa maison quatre ans plus tard. Son ascension est fulgurante et en 1909 elle intègre le petit cercle des « maisons de couture ». Sa contemporaine Jeanne Paquin connaît le même succès après avoir assuré celui de la petite boutique de son époux. Avec génie, elle a l’idée de développer une ligne luxueuse de vêtements féminins à des prix abordables. Elle sent les tendances : ainsi à l’été 1912 elle collabore avec Léon Bakst. Le dessinateur des Ballets russes lui fournit des modèles de couture inspirés de la Grèce antique, de l’Égypte, du Siam et de la Russie. Gabrielle Chanel, qui a créé sa maison de couture à Biarritz en 1915, avant d’investir à Paris le mythique 31, rue Cambon dès 1918, regardait aussi du côté des traditions du vaste empire colonial. En novembre 2022, Maurice Auction, en partenariat avec Kerry Taylor, vendait pour 130 000 € une tunique Chanel brodée à la main par Kitmir, l’atelier créé par la grande-duchesse Maria Pavlovna Putyatin, cousine du tsar Nicolas II, après son exil. Elle date de 1922, l’année où Coco lance sa collection russe inspirée de vêtements traditionnels masculins comprenant vareuses, pelisses et roubachka (blouse). La collaboration avec la princesse perdurera jusqu’en 1928 grâce à la signature d’un contrat d’exclusivité pour la fourniture de broderies tradi- tionnelles. L’histoire est moins connue mais tout aussi belle que celles des inventions révolutionnaires que sont le tailleur en tweed, le sac à main matelassé et la petite robe noire. Impossible aussi de ne pas évoquer la figure de Madeleine Vionnet. Après avoir fait ses armes chez les sœurs Callot – autre maison historique –, elle intègre celle de Jacques Doucet en 1906 dans le but de la rajeunir. Mais elle va trop loin en demandant aux mannequins de marcher pieds nus, vêtues de robes souples portées à même le corps. Elle décide alors de voler de ses propres ailes, ouvre sa maison de couture en 1912 et devient l’artisane de ces plis et drapés incroyables. Esprit libre et visionnaire – soucieuse du bien-être de ses petites mains, elle leur accorde des droits sociaux peu courants à l’époque –, elle fait en 1952 une donation exceptionnelle à l’Union française des arts du costume. Une démarche qui l’inscrit comme la première couturière à avoir conscience que la nécessité de la conservation de son patrimoine relève de l’intérêt collectif.

Poiret le magnifique
À peine préempté chez Daguerre (8 450 €), lors de la vente du 20 juin dernier, le turban de la princesse Marguerite de Broglie est déjà dans les vitrines du musée des Arts décoratifs qui dédie une magistrale rétrospective à Paul Poiret. Il est vrai que « cette coiffe spectaculaire fait partie des rares témoignages subsis- tants des costumes créés par Paul Poiret pour les dernières grandes fêtes de la Belle Époque », expliquait l’expert M. Maraval-Hutin. La plus mémorable d’entre elles est la fête costumée persane de « La mille et deuxième nuit » donnée le 24 juin 1911 par le couturier dans son hôtel particulier du 107 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Sur le carton d’invitation des happy few, il avait écrit à la plume : « Et cette nuit-là il n’y aura pas de nuages dans le ciel et rien de ce qui existe n’existera. Il y aura des clartés & des parfums et des flûtes & des timbales & des tambours des soupirs de femme & le chant de l’oiseau Bulbul... » Elle lui vaut le surnom de « Poiret le magnifique ». Il fait ses premiers pas chez Jacques Doucet, puis chez Worth, avant de fonder sa maison en 1903.
Libérer les corps
Outre sa personnalité flamboyante, son goût immodéré pour le luxe, les fêtes et les mondanités parisiennes – Worth habillait les princesses et les grandes duchesses du gotha, lui préfère les nouvelles reines que sont les actrices –, il est celui qui, avec Madeleine Vionnet, a libéré le corps de la femme en rejetant le corset et en embrassant les robes à tailles hautes. Nous sommes en 1906. Il ne s’arrête pas là et signe la fin des dentelles et des postiches, afin de dessiner une nouvelle silhouette plus assurée et surtout plus fluide. Son manteau-kimono devient une pièce iconique : un exemplaire satin ivoire, au col et empiècement sérigraphiés d’un motif floral fauve réalisé par son ami Raoul Dufy en 1911, était adjugé 51 200 € par L’Huillier & Associés à Drouot, 8 novembre 2022. Collectionneur passionné de voyages et d’Orient mystérieux, il s’entoure d’artistes, dont ses amis Raoul Dufy et Joseph-Paul Iribe. En mai 2005, la garde-robe personnelle de l’épouse et égérie de Paul, Denise Poiret (1882-1982), conservée par sa petite-fille, est dispersée à Drouot sous le marteau de Pierre Audap (Piasa). Les plus grandes institutions muséales s’y pressent et certaines tenues y ont atteint des records : 131 648 € étaient reçus par un manteau d’automobile, un record mondial alors pour une pièce de haute couture.
A voir
« Worth, inventer la haute couture »
Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe, tél. : 01 53 43 40 00, www.petitpalais.paris.fr
Jusqu’au 7 septembre 2025.
« Paul Poiret, la mode est une fête »
Musée des Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris 1er, tél. : 01 44 55 57 50, www.madparis.fr
Jusqu’au 11 janvier 2026.
« Louvre couture. Objets d’art, objets de mode »
Musée du Louvre, département des Objets d’art, Paris Ier, tél. : 01 40 20 53 17, www.louvre.fr
Jusqu’au 24 août 2025.