Du vent dans les enchères


Publié par la Gazette Drouot

Si la Marine française a 400 ans, ses peintres officiels sont engagés dans la course depuis 1830 seulement, ce qui ne les empêche pas de la terminer souvent en tête en salles des ventes !

La Marine a 400 ans. Cela vaut bien une célébration et c’est en toute connaissance de son sujet que le musée du même nom a choisi, à partir de ses riches collections et de prêts d’institutions publiques, de poser un nouveau regard sur les peintres qui, depuis le XVIIe siècle, ont été les témoins de la conquête des mers. Près de 150 peintures réalisées par plus de 90 artistes sollicités pour magnifier l’élément marin sont ainsi accrochées.
En 1626, donc, Richelieu est nommé par Louis XIII « grand maître, chef et surintendant général des mers, navigation et commerce », et la même année, une Marine d’État unifiée est créée. En octobre 1628, la prise victorieuse de La Rochelle la consacre. Le royaume de France, sous l’égide du cardinal – l’homme en rouge prêt à mouiller sa soutane sur les pieux de la cité protestante –, a prouvé sa supériorité sur les océans. Très vite, un répertoire symbolique du pouvoir voit le jour. Louis XIII commande au baroque Claude Vignon, dont les honorables scènes religieuses peuplent les salles des musées français, une œuvre allégorique en l’honneur de Claude de Razilly, héros du ravitaillement de l’île de Ré – appartenant aux collections du musée de la Marine, elle est accrochée dans la première salle de l’exposition. Elle signe l’acte de naissance d’un genre pictural au service de la puissance maritime royale.

L’appel du large
Ils vont être très nombreux à emprunter les voies nautiques donnant matière aux temps calmes du grand classicisme à la française. L’Académie royale accueille en son sein et, dès sa fondation en 1648, l'artiste Mathieu de Plattemontagne, en tant que « peintre du roy pour les mers », dont la fougue picturale trahit ses origines flamandes. L’information n’est pas anecdotique, elle marque un tournant. Même si le maritime est marginal dans la hiérarchie des genres, il devient un sujet politique dont les souverains vont se servir. Il est impossible, pour commencer, de ne pas évoquer les figures tutélaires, chacune dans son siècle, que sont Claude Gellée, dit le Lorrain, et Joseph Vernet. Les œuvres majeures du premier, représentant du beau tel qu’il a été théorisé par Edmund Burke et du paysage idéalisé, sont rares sur le marché. Déjà au XIXe siècle, le duc d’Aumale tenta en vain d’acheter l'un de ses tableaux pour son château de Chantilly. Il est en revanche possible de dénicher aux enchères, pour quelques milliers d’euros, des gravures originales traduisant, tout aussi savamment mais sans la couleur, son sentiment face à la nature. On trouvera aussi des peintures réalisées vers 1700 par ses suiveurs. Joseph Vernet, très prolifique, est plus fréquent dans les salles des ventes. À partir de 1756 et durant dix longues années, de retour à Paris après un séjour à Rome, Vernet travaille aux vues des ports voulus par Louis XV : quinze œuvres majeures, toutes exposées au musée de la Marine. Il va mener une vie itinérante le long des côtes françaises, tout en répondant aux commandes de particuliers qui affluent. Ses marines séduisent par la fraîcheur de leurs coloris et le rendu si particulier de leur lumière, limpide ou rosée ; elles se déroulent sous des ciels émaillés de nuages et sont habitées de promeneurs et de pêcheurs qui contribuent à donner par leur échelle un sentiment de grandeur. Provenant de la collection Bernard Tapie, Le Matin était vendu le 6 juillet 2022 à 559 500 €, alors que des Pêcheurs retirant leur filet dans un paysage classique retenaient 489 440 € le 8 juin 2021 à Drouot, et qu’une Vue des isles de l’Archipel peinte en 1758 voguait à 381 000 € le 7 décembre 2022. Le vent ne tournera plus jamais : le XVIIIe siècle sera résolument maritime et, enfin, en 1765, l’Académie créera une section dédiée, mais sans encore accorder de titre officiel.

Au son des canons
Le modèle classique initié par Vernet continue à infuser dans la première moitié du XIXe siècle, même chez les peintres de batailles navales que sont Ambroise Louis Garneray et Jean-François Hue. On y entend à peine le bruit des canons tant les scènes sont belles, souvent saisies au coucher du soleil. C’est le cas de La Bataille de Navarin le 20 octobre 1827, un combat unissant les forces anglaises, russes et françaises et qui s’acheva par leur victoire éclatante face à celles de l’Empire ottoman, fixée par Garneray entre 1827 et 1845 afin d’en conserver une trace officielle. Devant le succès de sa réception, il en fera plusieurs versions dont l’une, présentée le 21 mars 2024, y recevait un record mondial de 769 200 € (source : Artnet). L’artiste est alors peintre attitré du duc d’Angoulême, lui-même grand amiral de France. Ceci expliquant cela. Dans les premières décennies du XIXe siècle, les choses bougent et pas seulement sur les mers. Sur la terre ferme, une nouvelle génération de peintres, des Anglais surtout, fait souffler un vent romantique. Sous l’impulsion de Constable, Bonington et Turner, les Français abandonnent la représentation idéalisée pour un réalisme plus cru, dont l’aboutissement est évidemment Le Radeau de la Méduse de Géricault. La peinture de marine mue inexorablement vers plus de mouvement et de nervosité. En parallèle, le système s’officialise. En 1830, deux peintres sont inscrits pour la première fois à l’Annuaire de la Marine : Théodore Gudin et Louis-Philippe Crépin. Cette décision ne repose sur aucun texte, elle est cependant à l’origine du corps des peintres de la Marine tel qu’il existe encore de nos jours. Constantinople, le Bosphore animé, brossé en 1857 par Gudin, obtenait 73 160 € le 23 novembre 2019, un résultat élevé. Généralement, les chiffres sont plus modestes : 12 464 € pour un Effet de lumière au cœur d’une tempête (27 septembre 2022) éminemment romantique, et 16 500 € pour Les Rescapés (17 juin 2016), montrant une famille de naufragés sur les côtes d’Écosse. Antoine Léon Morel-Fatio les rejoindra dans cette nouvelle distinction en 1854. Il venait de se voir confier la charge du Musée naval du Louvre. Le corps ne fera ensuite que gagner en puissance.

Les paysages de mer
Gustave Courbet fait de la mer un thème récurrent à partir de 1865, cherchant inlassablement à capter ses mouvements et sa puissance. Dans son Bord de mer à Palavas (musée Fabre, Montpellier), sa silhouette isolée vient saluer la mer immense, et offre comme un écho à son célèbre Bonjour Monsieur Courbet. La Vague (musée des beaux-arts d’Orléans), fixée vers 1870, marque les esprits : il s’agit d’un réel « paysage de mer ». Ainsi que l’écrit Stéphane Guéguan dans le catalogue accompagnant l’exposition, « c’est au rugissement de la houle que l’écriture rugueuse de l’artiste réserve ses effets les plus puissants ». Le tableau sera maintes fois repris, des copies qui passent aux enchères et y reçoivent entre quelques centaines et quelques milliers d’euros selon leur qualité. Édouard Manet lui-même se confronte à l’élément qui n’est plus synonyme de craintes, mais dégage une positivité nouvelle en prenant un virage balnéaire. C’est après qu’il eut échoué au concours d’entrée des officiers de la Marine nationale et sillonné les mers de l’hémisphère Sud, que sa famille le laisse embrasser ses pinceaux.

Coureurs des mers
Une nouvelle génération de peintres va venir faire un corps-à-corps avec la mer. Ils sont tous peintres de la Marine et coureurs des mers. Le premier d’entre eux est Paul Emmanuel Durand Couppel de Saint-Front, dit Marin-Marie. Chaque apparition de l’une de ses aquarelles gouachées en vente publique est synonyme de succès. Le Quatre-Mâts barque par babord au large de Casa-blanca filait à 49 920 € le 23 avril 2021 à Drouot, Tessier & Sarrou et Associés étant à la barre de la dispersion de la collection de l’expert et marchand Bruno Petitcollot. Résultat quasiment identique (43 749 €) pour un Quatre-Mâts barque sous voiles battant pavillon français, un vapeur en arrière-plan le 4 octobre 2025 à Vézin-le-Coquet, près de Lorient, et encore pour un autre quatre-mâts, celui-ci par vent arrière (Versailles, 19 avril 2026). Le peintre est l’un de ceux qui affronteront les glaces de l’Arctique, effectuant son service militaire sur le Pourquoi-Pas ? du commandant Charcot, chargé de missions de recherche et de sauvetage sur la banquise en 1925. Une feuille aquarellée racontant cette aventure passait à Drouot le 28 avril 2021, et brisait la glace à 54 096 €. Impossible, enfin, de ne pas citer Mathurin Méheut, inlassable voyageur, au même titre que Roger Chapelet, Albert Brenet ou Jean-Louis Paguenaud. Tous appartiennent à la génération du XXe siècle, celle des gars de la Marine qui ont sillonné le monde à bord de fiers vaisseaux. L’aventure est loin d’être terminée, Nicolas Vial, agréé peintre officiel de la Marine en 2008 – et qui illustre les articles juridiques de la Gazette de ses dessins pleins d’esprit –, y participe pleinement. 


à voir
« La Marine et les peintres. Quatre siècles d’art et de pouvoir » et 46e Salon de la Marine, musée de la Marine, palais de Chaillot, 2, place du Trocadéro, Paris XVIe, www.musee-marine.fr Jusqu’au 2 août 2026.

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En 1900, c’est le nombre d’artistes membres du cercle privé des peintres de la Marine, un corps militaire composé de civils, qui est aussi une spécificité française.
 



Paul Emmanuel Durand Couppel de Saint-Front, dit Marin-Marie (1901-1987)
Quatre-Mâts barque par bâbord au large de Casablanca
Aquarelle gouachée
58 x 84 c

Paris, Drouot, 23 avril 2021.
Tessier & Sarrou et Associés OVV.
Adjugé : 49 920 €