La loi des kachinas


Publié par la Gazette Drouot

Réunies par une collectionneuse, une petite vingtaine de masques et de poupées Kachinas des peuples Hopi et Zuni permettent de comprendre l’organisation d’un système rituel structurant la vie religieuse, sociale et agricolede ces populations autochtones du sud-ouest des États-Unis.

Chez les Hopis et les Zunis, peuples amérindiens établis depuis le XIIIe siècle sur les plateaux rocheux en altitude – les mesas – du nord-est de l’Arizona, le système des kachinas constitue l’un des fondements de la vie sociale, religieuse et agricole. Les anthropologues ont décrit ce système dès la fin du XIXe siècle, notamment Jesse Walter Fewkes dans ses rapports publiés entre 1894 et 1903, puis Alexander M. Stephen et, au XXe siècle, Harold Sellers Colton, dont les travaux demeurent des références pour l’étude des cérémonies hopi.
Le mot hopi katsina désigne une catégorie d’êtres invisibles qui relient le monde humain aux forces naturelles. Ils renvoient aux ancêtres, aux phénomènes météorologiques, mais aussi à des principes qui structurent l’ordre collectif. Parmi ces derniers, deux axes majeurs apparaissent de manière récurrente et structurent l’ensemble de masques et de kachinas mis aux enchères : d’une part la fertilité, entendue comme la croissance des cultures et continuité de la vie, et d’autre part la guerre, qui renvoie à la protection du groupe, à la discipline et à la cohésion sociale.
Le cycle cérémoniel, destiné à maintenir l’équilibre entre la communauté et son environnement, s’étend généralement de l’hiver à l’été. Il débute après le solstice d’hiver, moment où les kachinas reviennent dans les villages. Durant les mois suivants, des danses se succèdent sur les places centrales ou dans les kivas, structures semi-souterraines réservées aux activités rituelles. La période se clôt par la cérémonie de Niman, qui marque le départ des esprits vers les montagnes.
Dans ce contexte, les masques et les figurines sont au cœur de l’organisation sociale. Les enfants reçoivent des figurines en bois représentant les kachinas, utilisées comme outil pédagogique. Elles permettent d’identifier les différentes figures et de comprendre les règles qui régissent la communauté. Les masques jouent un rôle tout aussi central : lorsqu’un homme initié le revêt, il agit au nom du kachina qu’il incarne.


Fertilité et cycles agricoles
Le kachina Antilope (20 000 / 30 000 €), appelé Tüb en langue hopi, est associé aux cycles de la végétation. L’antilope, agile et véloce, symbolise les phénomènes naturels dont dépend l’équilibre des ressources alimentaires dans ces régions désertiques du Sud-Ouest américain. Dans les descriptions publiées par Fewkes au début du XXe siècle – qui reproduit ce masque en 1903 dans Figurines kachina des Indiens Pueblo d’Amérique du Nord (planche 144) –, ce kachina intervient dans des rituels liés à la pluie et à la croissance des plantes. Le masque représente un être surnaturel coiffé de deux cornes d’antilope fixées au sommet du crâne, recouvert de laine naturelle. Le nôtre présente un long bec protubérant, de forme aplatie, aux bords dentelés, ainsi que deux fleurs stylisées de courge figurant les oreilles. Celles-ci sont réalisées à partir de cosses de courges découpées, dont la base est entourée d’une couronne de crin rouge. La visière, en vannerie polychrome, évoque un arc-en-ciel. La figure de Palhik Mana (15 000 / 20 000 €) se rattache au même champ rituel. Les Mana sont des personnages féminins qui apparaissent souvent dans des rituels liés à la fertilité et à la croissance des cultures. Le terme renvoie à une jeune femme associée au papillon, insecte lié à la pollinisation et au renouveau saisonnier. Les grandes structures verticales fixées au sommet du masque, appelées tableta, représentent des nuages ou des escaliers célestes, un motif interprété comme des images de circulation entre les mondes. Les cérémonies où apparaît Palhik Mana sont documentées dans les villages hopi depuis le XIXe siècle. Notre masque-cagoule en cuir, destiné à être enfilé comme une véritable coiffe rituelle, présente une surface entièrement recouverte d’enduits pigmentés. Le heaume, couvrant totalement la tête du danseur, est percé de trois ouvertures pour les yeux et la bouche et est surmonté d’une tableta composée de quinze éléments en bois, peints de couleurs vives — vert, rouge, bleu et blanc. Cette structure verticale figure l’« escalier du ciel », image des nuages porteurs de pluie appelés à descendre vers le monde des hommes. Ces figures apparaissent lorsque la sécheresse s’abat sur le territoire, dès le premier jour de la cérémonie Niman. Les signes portés sur le masque et sur les vêtements du danseur relèvent d’un langage réservé aux initiés : motifs géométriques, couleurs et agencements ne constituent pas un décor arbitraire, mais l’expression codifiée d’un ordre sacré, d’un lien entre les hommes et une réalité qui leur échappe. Les cérémonies sont rythmées par des Hilili, figures de kachinas identifiées par un cri caractéristique – à l’origine de leur nom – ou par un chant spécifique servant à marquer les différentes séquences de la cérémonie. Le masque hilili (10 000 / 12 000 €), peint de larges plages turquoise et rouge séparées
par un trait noir oblique, appartient à ce groupe. Il se reconnaît à ses yeux rectangulaires incisés, placés au centre de croix noires reprises sur le front, ainsi qu’à sa bouche formée d’un bandeau de cuir figurant une mâchoire aux dents incisées. Le bord inférieur, garni d’une frange de crin, est flanqué de deux oreilles en bois peint en rouge. Au revers apparaissent deux symboles de nuages déversant de la pluie. Un exemplaire comparable est illustré sous le numéro 185 dans les travaux de Harold Sellers Colton, ce qui permet de situer ce type dans la documentation ethnographique du début du XXe siècle. Une kachina hilili, vers 1920, des tribus zuni, aux bras articulés comme le veut l’usage zuni, rappelle la porosité iconographique entre les deux peuples (5 000 / 6 000 €).

 


Protection du groupe et mémoire des conflits
À leur côté, d’autres kachinas relèvent d’un registre lié à la défense de la communauté dans une histoire marquée par les tensions et les affrontements. Les populations pueblos, dont font partie les Hopis et les Zunis, ont connu des conflits avec les autorités coloniales espagnoles au XVIIe siècle. La révolte pueblo de 1680, qui entraîna l’expulsion temporaire des Espagnols de la région, constitue l’un des épisodes les plus connus de cette période. Les kachinas guerriers pourraient ainsi représenter une forme de mémoire collective. Celui de Chakwaina apparaît dans les danses hivernales. Son masque (5 000 / 8 000 €) représente un guerrier à visage noir et aux traits agressifs que certains spécialistes, notamment Frederick J. Dockstader, rapproche d’Estevanico – esclave africain et serviteur de l’explorateur Álvar Núñez Cabeza de Vaca –, remarquable polyglotte capable d’apprendre en quelques semaines une des multiples langues des Amérindiens, devenu interprète. Il est tué à Hawikuh, dans l’actuel Nouveau-Mexique, en 1539, atteint par des flèches lors de son arrivée comme éclaireur auprès des Zunis. Avec Pookanghoya, la figure guerrière atteint son point culminant. Dans la tradition hopi, il agit aux côtés de son frère comme une puissance de combat. Ce jumeau mythique incarne la force active qui protège le monde et garantit la stabilité de l’ordre rituel. La poupée hopi (4 000 / 6 000 €) le montre debout, dans une
posture tendue, prêt à l’action. Les bras semi-fléchis, les épaules crantées et la tête casquée surmontée d’une coiffe en pointe renforcent cette impression de puissance. Le visage, dominé par un bec à la courbe prononcée, des oreilles asymétriques et des yeux en relief, est marqué de deux lignes verticales blanches sur chaque joue, ainsi qu’une petite couronne bicolore en zigzag.
L’art des Indiens hopi et zuni compte parmi les expressions qui s’approchent le plus d’une pensée symbolique structurée : ces objets, parfois perçus au premier regard comme simples ou presque ludiques, se révèlent en réalité porteurs d’un ensemble dense de significations, où chaque forme, chaque couleur et chaque motif renvoient à un système de références connu des initiés.