Mangas et Japanimation : À la découverte des dōjinshi
Félix Perez organise avec son père Daniel Perez des ventes publiques de bande dessinée depuis des années. Question de génération, il s’est spécialisé ces dernières années dans un secteur de la collection émergent : la japanimation et les mangas. Sa prochaine vente aura lieu du 18 décembre 2025 au 7 janvier 2026 en ligne, sur la plateforme de l’étude Tessier & Sarrou à Paris.
Au programme, quelques merveilles de l’animation auxquelles s’ajoutent des objets de collection très répandus au Japon mis encore trop méconnus chez nous : les dōjinshi.
Décortiquons tout cela.
Notre ami de toujours Wikipédia définit les dōjinshi (同人誌, littéralement « magazine créé par un individu ») de la manière suivante : « des recueils édités par des amateurs souhaitant présenter leurs travaux […] et diffusés à des échelles plus ou moins larges ». Souvent comparés à des « fanzines », ils constituent un marché très important au Japon, rassemblant des dizaines de milliers de fans. Plusieurs mangakas reconnus ont d’ailleurs débuté comme dōjinshika, comme le collectif CLAMP (Card Captor Sakura, Tokyo Babylon, RG Veda…), Ken Akamatsu (Love Hina), ou encore Monkey Punch (Lupin III).
Ces œuvres constituent ce qu’on appelle du « fanart » : des illustrations individuelles,ou des histoires publiées, autoproduites par un artiste ou un collectif. Vous en avez sûrement tous déjà vus sur vos réseaux préférés, où les artistes mettent en avant leur portfolio numérique. Au Japon, ces dōjinshi sont disponibles dans des magasins spécialisés, comme les célébrissimes Toranoana et Surugaya, dont les étagères sont remplies du sol au plafond.
Mais LE point de ralliement des dōjinshi, ce sont les conventions, parmi lesquelles la plus célèbre est la « Comic Market », ou Comiket pour les intimes. La convention se tient deux fois par an dans le gigantesque bâtiment Big Sight de Tokyo, situé dans la baie d’Odaiba. Le centre de congrès, emblématique par ses pyramides inversées, accueille les quelques 500 000 visiteurs annuels dans plus de 80 000 m² ! À titre de comparaison, la Japan Expo, qui est tout de même l’un des plus grands événements manga d’Europe, oscille entre 200 et 250 000 visiteurs depuis les années 2020.
Pour la plupart, les dōjinshi parodient et rendent hommage à des œuvres de Pop Culture, par exemple en braquant les projecteurs sur un personnage secondaire, en proposant un univers alternatif où les événements dits « canons » changent, ouencore (et c’est le plus populaire) en mettant les personnages dans des situations romantiques, voire plus. Ces travaux font même partie intégrante du paysage culturel japonais, et les références à l’univers du dōjinshi sont nombreuses dans les anime et mangas : Comic Party, Genshiken, ou même Miss Kobayashi's Dragon Maid les évoquent.
On pourrait croire que ces créations sont déconnectées des auteurs d’origine, et qu’elles se contentent d’exploiter le matériau d’origine pour leurs propres intérêts. Que nenni ! Parfois, ce sont les mangakas eux-mêmes qui proposent ces œuvres autopubliées. Miyamoto Kano par exemple, spécialisée dans les titres BL (Boys’ Love) est réputée pour produire des dōjinshi étoffant l’univers de ses titres publiés.Une façon pour certains auteurs de relâcher un peu la pression intense des éditeurs, un projet personnel qui ne demande pas de fournir 70 à 80 planches mensuelles.
Certains artistes, qu’ils soient mangakas ou assistants, sont de plus en plus nombreux à œuvrer dans le domaine du dōjinshi. Certains auteurs réduisent même leur production dans le cadre de la presse dite « régulière » pour se concentrer sur ces dōjinshi qui présentent un triple avantage : les délais de livraison des planches sont fixés par eux-mêmes (donc pas de crunch abusif), les auteurs peuvent toucher un pourcentage plus élevé en vente directe et ils disposent d'une plus grande libertéartistique du fait de l'absence de ligne éditoriale à respecter. Attention, même avecces libertés, les publications restent souvent à but non lucratif.
Alors, il faut le dire clairement, quand ces auteurs fans utilisent un personnage connu appartenant à de sévères ayants droit, ils sont en infraction. Cependant, pas de panique, la police japonaise ne passe pas son temps à faire des descentes chez tous les artistes amateurs du pays ! Au Japon, les dōjinshi sont en situation de « shinkokuzai », une procédure judiciaire qui nécessite obligatoirement une plainte.Tant que les éditeurs ne portent pas formellement plainte, les dōjinshika ne craindront rien. Et comme les ayants-droits tolèrent ces « fanarts » (comme aux USA), nul besoin de s’inquiéter. Même les politiques japonais, pourtant réputés pour leur intransigeance, semblent accepter ces dōjinshi dans le cadre de la loi. En 2016, l’ex- Premier ministre du Japon feu Shinzo Abe affirmait que les dōjinshi « n’étaient pas en concurrence avec le marché des œuvres originales et ne nuisaient pas aux profits des créateurs originaux. » À moins de complètement voler un travail original, de ternir l’image de ce dernier, ou alors de bafouer les droits de manière inconsidérée, les dōjinshika sont sains et saufs pour encore un moment !
Salil K. Mehra, professeur de droit à l’université Temple de Philadelphie, a même publié un article dédié dans la revue spécialisée Rutgers Law Review. Il y écrit : « Certains argumentent que les dōjinshi correspondent à des concepts analogues au « fair use » américain » (p.27) [[ [L’article de Salil K. Mehra -> https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=347620]. ]]. Les éditeurs ont en réalité peu d’intérêt à interdire cette pratique. Salil K. Mehra explique même que « le marché du dōjinshi est un moyen pour l’industrie de découvrir de nouveaux talents artistiques. » (p.37). En effet, même en plein milieu de la Comiket, nombreux sont les éditeurs (Kodansha, Shueisha, Shogakukan…) qui ont leur propre stand et envoient leurs chasseurs de tête recruter les talents locaux. Cette pratique, dite « speed editing » est très répandue, et il est commun de voir des jeunes auteurs aspirants s’aligner devant le stand des éditeurs. Des entretiens d’embauche avec portfolio, en somme !