Francis PICABIA


Francis PICABIA (1879-1953)
« Sans titre », circa 1942
Huile sur carton contrecollé sur panneau, signé en bas à gauche 
106,5 x 76 cm

Provenance : Vente au profit de la Croix Rouge aux bénéfices des soldats Américains à Alger en 1942, acquis lors de cette vente et par descendance jusqu’à aujourd’hui.

Expositions : Ce tableau était peut-être présent dans l’exposition sur l’artiste à la Galerie d’Art Pasteur à Alger en janvier et à Constantine en avril 1942.

Bibliographie : « Francis Picabia, Catalogue Raisonné, volume IV 1940-1953 », par William À Camfield, Beverly Calté, Candace Clements et Arnauld Pierre, Yale University Press, New Haven and London, 2022, reproduit et décrit sous le No1735, page 240.


« C’est une lâcheté d’applaudir à toutes les idioties que l’on nous montre sous prétexte de modernité »
« Mes pensées me disent où je me trouve ; mais elles ne m’indiquent pas où je vais »
« Le bonheur pour moi, c’est de ne commander à personne et de n’être pas commander »
« Pour se sauver il n’y a qu’un moyen : sacrifier sa réputation »
Francis Picabia


En 1940, fuyant Paris et l’Occupation, Francis Picabia s’installe à Golfe-Juan, sur la Côte d’Azur. L’artiste, qui fut l’une des figures majeures du mouvement dadaïste, entame alors une période singulière et déroutante de sa carrière. Dans ce climat de guerre et d’isolement, il délaisse les expérimentations abstraites et les provocations conceptuelles qui avaient fait sa renommée pour se tourner vers une peinture figurative, souvent d’un réalisme ambigu. Il se consacre à la création de grandes toiles représentant des scènes pastorales et paysannes, des nus, ou encore des figures sentimentales, Cette période de repli s’accompagne d’un refus des avant-gardes agressives et d’un “de surface”, plus décorative. Il peint des femmes idéalisées et des couples, comme des refuges dans un monde chaotique, tout en gardant une distance critique. Inspirées de photographies de magazines populaires (Mon Paris, Paris Magazine etc...), de charme et de calendriers. Loin d’un simple retour à la tradition, cette production témoigne d’un détournement ironique de l’imagerie populaire. Les modèles, souvent copiés sans dissimulation, sont recomposés avec une touche lisse et artificielle, donnant à ces tableaux une atmosphère à la fois séduisante et inquiétante.

Cette « période des transparences réalistes » ou « période sentimentale », selon les termes employés par les critiques, marque une rupture avec le langage avant-gardiste de ses années dada. Pourtant, derrière cette apparente soumission au goût du public, Picabia poursuit son travail de subversion : il brouille les frontières entre art noble et culture de masse, entre sincérité et pastiche, entre beauté et kitsch.
Ces œuvres, longtemps incomprises, seront redécouvertes à partir des années 1970 et reconnues aujourd’hui comme une étape essentielle de son œuvre, anticipant les réflexions de l’art appropriationniste et postmoderne. À Golfe-Juan, dans le calme trompeur du Midi, Picabia aura donc continué, sous d’autres formes, à interroger le sens même de la peinture et de l’image. Relevons le modernisme de cette démarche qui consiste à puiser dans la culture populaire (anticipant le Pop Art et des artistes comme Julian Schnabel), à cultiver l'ironie et l'implication minimale (François Morellet), à « citer » à tous vents...